L'histoire de la musique électronique

Extrait de "Musiques électroniques" - Daniel Ichbiah - Campus Press

Daft Punk, Massive Attack, Laurent Garnier, Basement Jaxx, Prodigy, Shazz, Air, Bob Sinclar, Chemical Brothers… Tous ces artistes mondialement connus et acclamés peuvent être rattachés de façon plus ou moins élastique à ce vaste melting-pot musical qu'est la musique électronique. Une appellation non contrôlée qui recouvre des genres aussi divers que la House, la techno, l'ambient, la dance, le hip hop et de façon plus générale les musiques mettant à profit les boîtes à rythmes, les ordinateurs et échantillons sonores.

Le courant qui a été l'origine de la mouvance générale s'appelle la House. Poser une définition précise d'un style ayant engendré autant de rejetons relève de l'exploit. Depuis les prémisses de ce mouvement musical, tous les genres ont flirté avec ce mode de construction des rythmiques, cette façon d'assembler les sonorités et les beats en vue d'opérer le mix magique. La musique électronique sera avant tout assimilée à une pulsation, une façon d'assembler la rythmique selon un modèle irrésistible, qui va faire éclore une ambiance, une good vibration, voire une furieuse envie de danser.

La House est une énergie à part entière, une mélodie du bonheur revisitée par les vertiges des boîtes à rythmes et slaps de basse d'une intensité à en décoller les lames du parquet. C'est aussi une terre d'accueil sans limite pour les atmosphères les plus hétéroclites. Sur le tapis volant formé par les martèlements de la bass drum et les contretemps des cymbales, les violons peuvent cotoyer des rafales de synthèse, les sirènes de pompier vont entamer un ballet avec un sitar indien, la voix déformée d'une diva d'opéra va se fondre dans un magma mélodique tourbillonnant.

Telle est cette musique qui embrasse toutes les autres et fait office de station d'accueil pour des astronefs partis pour l'aventure. Elle flirte avec le jazz, la soul, le rock, la world music, le rap avec un même bonheur, offrant à chacune la piste aérienne de ses combinaisons rythmiques. La House agit comme un aimant, attirant vers elles les combinatoires mélodiques et harmoniques les plus inattendues. Et par un effet de retour, sa couleur influence désormais les autres genres. Au point où des artistes issus d'une mouvance folk, telle la suave Suzan Vega, enrobe ses guitares acoustiques de percussions que n'auraient pas renié les DJ d'Ibiza.

Ultime générosité de cette vague, elle ouvre la création musicale à une population extrêmement vaste. Virtuellement, presque n'importe qui pourrait s'essayer à développer quelques mesures de dance en combinant avec goût quelques figures rythmiques pré-programmées. Certains hits émérites de la techno sont nés d'une manipulation adroite de la TB 303, un séquenceur de basses synthétiques de Roland devenu mythique, et d'une boîte à rythme. Quiconque a pu s'abandonner un jour aux délices de telles pulsations psychédéliques sait combien elles peuvent entraîner les danseurs vers un fabuleux voyage des sens, et ce, sans qu'il soit nécessaire d'absorber la moindre substance chimique.

Acid de Sonic Foundry

Les Trackers - ici Acid Music de Sonic Foundry - sont des logiciels favorisant la création de musique House ou électronique à partir de "samples".

Depuis la fin des années 90, une nouvelle génération de logiciels est apparue afin de favoriser la création de musique House ou electronic. Ils sont communément appelés les "Trackers" - de l'anglais Track qui signifie "pistes". Ils ont pour nom Acid, eJay, Magix Music Maker, Music Generator, GrooveMaker… Fonctionnant selon le principe du collage, ils offrent à tout un chacun la possibilité de construire des univers musicaux simples ou complexes, en puisant dans d'immenses réserves de samples (échantillons).

Reason de Propellerhead reproduit l'environnement de travail d'un musicien avec les machines superposées qu'il utilise habituellement, sur l'écran d'un ordinateur.

D'autres logiciels, tels Reason ou Storm, reproduisent sur l'ordinateur l'environnement de travail d'un musicien électronique ou d'un DJ, et favorisent la création d'ambiances sonores extrêmement raffinées.

Si l'on est musicien, la pratique de tels logiciels ouvre des horizons insoupçonnés. La combinaison de boucles rythmiques issues de la House - ou engendrées dans l'esprit de cette tendance musicale - avec des séquences instrumentales ou chants improvisés est à même de produire des morceaux d'une sublime beauté. Mais le fait incroyable, c'est qu'un simple quidam peut créer de la House ou de la techno quand bien même il ne saurait jouer d'aucun instrument et ignorerait jusqu'aux bases les plus fondamentales du solfège.

Au cours des pages qui vont suivre, nous allons vous entraîner dans cette aventure de la création de House et de musiques électroniques. Les premiers chapitres concerneront tous les publics, qu'ils soient musiciens ou non. Puis, au fur et à mesure d'une telle progression, nous aborderons une production de plus en plus raffinée, intégrant vos propres rythmiques, vos propres échantillons, vos propres séquences instrumentales ou vocales. Il se pourrait même qu'un tel exercice donne aux non-musiciens l'envie d'apprendre la guitare ou le piano, pour mieux concrétiser à volonté leurs rêves musicaux en pièce sonore que chacun puisse déguster…

La House Music de Chicago

Si l'on adopte un œil de puriste, la House Music serait tout, sauf un énorme panier qui acceuillerait aujourd'hui toutes les musiques électroniques… C'est un style de musique de club qui est né à Chicago vers 1983.

Portée par des groupes tels que Human League, la nouvelle vague anglaise du début des années 80 a rapidement démodé le disco.

A cette époque, le disco dominateur de la fins des années 70 a totalement disparu des ondes, comme des dance-floors, ayant brutalement subi les effets d'une lassitude terminale de la part du public. L'arrivée de nouveaux genres musicaux, tels que la new wave portée par des groupes tels que Eurythmics ou Blondie, ou le mélange subtil de reggae et de rock opéré par Police ou d'autres explorations menées par des groupes tels que Clash, ont soudainement démodé le disco. A présent, le climat des albums de Gloria Gaynor ou Cerrone peut rebuter l'oreille, tant il apparaissait démodé et par trop prévisible. A Chicago, à la suite d'un match de base ball, une invraisemblable cérémonie s'est déroulée. Les spectateurs ont été conviés à apporter leurs disques et à la suite de la rencontre, un gigantesque autodafé de disques 33 tours disco a été organisé !

Les albums Radio activity et Trans Europe Express de Kraftwerk ont popularisé un nouveau type de musique, utilisant librement les boucles répétitives de sonorités électroniques.

Un autre phénomène est en émergence, poussé par des groupes tels que Human League, New Order ou Art of Noise. La découverte des boîtes à rythmes et l'apparition des premiers séquenceurs, des machines permettant de faire répéter en boucle des suites de notes jouées sur un synthétiseur, donnaient naissance à des albums de musique dansante d'un goût nouveau. L'esprit d'un groupe allemand de la fin des années 70, Kraftwerk, avait ouvert le champ de l'expérimentation sonore sur des beats répétitifs.

Frankie Knuckles, le DJ qui est à l'origine de la House Music.

Dans un club de Chicago, le Warehouse, un dénommé Frankie Knuckles, DJ de son état, opère un savant bricolage sonore, en mélangeant de belles mélodies soul avec un tapis de percussion particulier issu des premières boîtes à rythmes électroniques telles que la TR 808 de Roland.

Ce DJ d'un nouveau genre s'inscrit dans une tendance originale, celle où le responsable de la programmation musicale d'un club s'affranchit de l'oeuvre qu'il diffuse pour le remanier à son goût. Les aventures électroniques du groupe Kraftwerk mais aussi certaines techniques de mix mises à profit par les DJ de Jamaïque ont laissé leur trace et ce qui sort de cette nouvelle musique en est imprégné : les sonorités électroniques sont mélangées aux climats sonores qui sortent des platines, certaines parties sont diffusées à l'envers, les morceaux sont subtilement enchaînés... Mieux encore, les sons de certains disques bénéficiant d'un même tempo sont habilement superposés, la batterie de l'un se mariant avec la basse de l'autre. Le son du groupe anglais Clash se retrouve mélangé à celui du r'n'b, l'ensemble étant optimisé par les beats d'une TR 808 et quelques effets de distorsion sonore déclenchés à bon escient.

Les mixes issus du Warehouse deviennent des créations à part entière dans lesquelles le morceau original n'est plus qu'un ingrédient de base. Les sons deviennent une matière première au service du sorcier qui manipule platines, boîtes à rythme et autres machines en vue de créer un melting pot efficace en matière de dance music. Comme de surcroit, le Warehouse se veut un lieu d'accueil pour toutes les communautés de la ville (afro-américaines, hispaniques, blanches...), il attire donc une vaste population autour du plaisir partagé de faire la fête sur une musique originale et chaleureuse.

D'autres DJ de la même cité reprennent le flambeau de Frankie Knuckles et c'est ainsi que nait le courant musical que l'on connaîtra sous le nom de House. Etant que les DJ se mettent à enregistrer ce qu'ils créent jusqu'alors de manière spontanée, il devient possible de réaliser des morceaux de manière plus construite, dans le cadre de petits studios d'enregistrements à domicile (home studios). De fil en aiguille, les DJ se mutent en producteurs.

Un phénomène se développe en parallèle, qui veut que les soirées dansantes n'aient plus seulement lieu dans les clubs mais aussi dans des entrepôts (en anglais : warehouse).

De fait, selon les témoignages, l'appellation House aurait plusieurs origines possibles :

L'un des premiers labels de House Music, Trax Records, naît à Chicago sous la direction de Larry Sherman. Pour la première fois, on voit apparaître une "musique sans musiciens", réalisée par le biais du mixages de technologies même si un grand nombre de ces productions sont réalisées avec un matériel minimal : un magnétophone multi-piste, une boîte à rythme, un synthétiseur, quelques extraits de morceaux célèbres subtilement échantillonnés et retravaillés… Frankie Knuckles produit un nombre important de disques, avec une nette influence disco, mais l'audience demeure encore extrêmement marginale.

L'apparition de Trax Records est suivie par la création d'entités similaires telles que DJ International. Ce dernier label expérimente l'insertion de parties vocales, répétées à foison. C'est ainsi que le son de la House se développe et se bonifie.

Au départ, la House était confinée aux clubs et aux soirées organisées dans des entrepôts. Mais bientôt, une radio de Chicago, WBMX prend le relais et certains de ses programmateurs, notamment Farley Jackmaster se prennent au jeu du mixage. La nouvelle musique sort ainsi peu à peu de l'underground pour séduire un public encore marginal, mais qui dépasse le simple cadre des habitués des soirées dansantes.

Le premier hit de House Music sort chez DJ International. Love can't turn around de Farley Jackmaster est une reprise d'un thème de Isaac Hayes interprété de manière plaintive par Daryl Pandy sur un thème de basse électronique, avec quelques réminiscences disco.

Un autre tube énorme naît du piano martelé et des nappes de cordes qui soutiennent la voix r'n'b de Marshall Jefferson, Move your body, Incontournable des dance-floors, il connaît un tel succès qu'on le retrouve sur plusieurs albums, chez Trax Records comme DJ International. Le morceau est couramment désigné comme The House Music Anthem (l'hymne de la musique Jouse).

Le Garage de New York

Le logo du club Paradise Garage à New York.

A New York, une forme de House Music est en train de prendre son essor en parallème, le Garage. Là encore, l'appellation est dûe à l'influence d'un club, le Paradise Garage, fondé par Larry Levan. Le style issu de New York se distingue à deux niveaux : le tempo est plus doux, les parties vocales plus importantes et posées sur des tapis de cordes harmonieuses. La forme des chansons est également plus classique (couplet, refrain, pont). Les premiers labels locaux apparaissent, Supertonics, Easy Street, Ace Beat...

Frankie Knuckles lui-même ne tarde pas à quitter Chicago pour rejoindre New York, ville dont il est originaire. Les productions qu'il va superviser alors se distinguent par des parties orchestrales raffinées. Knuckles va effectuer de nombreux remix classieux en collaboration avec un autre DJ, David Morales.

Dans la ville de Chicago, c'est un autre DJ qui prend le relais de la scène House : un dénommé Ron Hardy, qui opère ses mix dans un club intitulé The Music Box. Hardy se distingue par les combinaisons rythmiques complexes et inattendues qu'il aime développer. The Music Box devient le nouveau temple de la House et les DJ en herbe viennent apporter leurs créations à Ron Hardy afin qu'il leurs fassent subir l'épreuve de la réaction des danseurs. Dès 1986, les productions se multiplient dans la ville de Chicago.

L'Angleterre découvre la House

Si la House et le Garage demeurent des phénomènes marginaux aux USA, ils vont connaître leur première heure de gloire au Royaume Uni. L'intrusion démarre dans la ville de Manchester au nord de l'Angleterre, avant de descendre sur Londres. Dans la capitale du Royaume Uni, un club, le Delirium commence à saupoudrer dans sa programmation des morceaux issus de Chicago. La presse spécialisée s'enflamme pour les disques portant l'estampille de Trax ou DJ International.

Devant le bon accueil que les danseurs britanniques réservent à cette musique, une tournée promotionnelle est organisée, la 86 Chicago House Party. Elle amène les artistes Adonis, Marshall Jefferson, Fingers Inc et Keving Irving a se produire sur le circuit des clubs anglais. En parallèle, un label britannique, ffrr , une filiale de London Records, sort une première compilation de titres phares de DJ International sous la supervision d'un DJ, Pete Tong.

Le premier effet d'une telle tournée apparaît dans les charts britanniques. En septembre 1986, le single Love can't turn around de Farley Jackmaster atteint la 10ème position des charts anglais. Ce n'est qu'un début...

L'Angleterre crée la véritable surprise au cours du mois de janvier 1987 en portant pour la première fois un titre de House à la position n°1 des charts, Jack your body. A New York comme à Chicago, la stupéfaction est de mise : une musique encore minoritaire aux USA a conquis le grand public outre Atlantique ! Le terme Jack sera désormais associé à la musique de danse.

Jack your body est interprété par Jack Silk, mais avant tout soutenu par un riff de basse électronique et une imparable boîte à rythme. Les percussions rappellent celles d'un courant en vogue vers 1984 et qui faisait la part belle aux percussions et à des sonorités latines, le Miami Sound. L'une des particularités de Jack your body est de ne comprendre que trois mots - ceux du titre - répétés comme en boucle. En dépit d'une réalisation qui semblerait minimale aujourd'hui, ce titre a fort peu vieilli.

Le producteur de Jack your body, Steve Hurley, est un DJ de la première heure, qui s'est déjà distingué par son aptitude à créer des morceaux à fort caractère commercial. Au départ, ce sont quelques radios pirates et aussi les clubs spécialisés qui ont fait la réputation de ce morceau, puis il est devenu le nouvel hymne de la House Music.

Un autre titre connaît pour sa part un succès international. Intitulé Pump Up The Volume et interprété par le groupe anglais M/A/R/R/S, il mélange un beat de type House avec des sons intelligemment échantillonnés. Après avoir tenu la position n°1 pendant trois semaines au Royaume Uni, Pump Up The Volume conquiert la France et les autres pays d'Europe.

La techno de Detroit

C'est à peu près à la même période que la techno prend naissance à Detroit, une ville plus industrielle que Chicago à peu près à la même période. Ses racines sont similaires à celles de la House de Chicago, mais elle se distingue au niveau des sonorités. Quand bien même, la techno puise son inspiration première dans la soul, le Motown et le disco, le genre est davantage issu d'un brassage d'une culture ryhtmique hip hop (dérivée du rap) et de morceaux électroniques européens aux sonorités plus froides, tels ceux de Kraftwerk, Depêche Mode, New Order…

Derrick May, l'un des fondateurs de la musique techno.

Quatre personnalités sont essentielles à la fondation de la techno : Jeff Mills, Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saundersons. Les trois derniers ont pour point commun d'avoir été à l'école ensemble.

Derrick May enregistre Nude Photo en 1987 sur le label Transmat sous le nom de Rythim is Rythm. Ce disque fondateur va être à l'origine du courant techno et connaît un impact immédiat dans les clubs de Chicago. Sur une basse obssessionelle, le jeune créatif a inventé une musique de transe funky, ultra-répétive et toute en couleurs synthétiques, à l'image des machines d'une ville froide par excellence. La musique de Derrick May n'en intègre pas moins quelques envolées célestes plaquées sur les beats industriels. Ce son qui captive sans que l'on puisse aisément expliquer pourquoi pourquoi évolue alors sur des titres courts. L'un des chef-d'oeuvres de Derrick May, Strings of life, sort la même année toujours chez Transmat. Les titres de May seront abondemment "pillés" au cours des années à venir.

Derrick May, Juan Atkins et Kevin Saundersons donnent un nom à cette nouvelle musique : la techno. May demeurera célèbre pour avoir prononcé cette formule "notre musique, c'est une erreur totale. C'est comme si George Clinton et de Kraftwerk s'étaient retrouvés bloqués dans un même ascenseur".

Le premier hit du genre techno sort l'année suivante sous la supervision de Kevin Saunderson, et s'intitule Big Fun du duo Inner City. Publié à l'intérieur d'une compilation de Virgin intitulée "Techo ! The New Dance Sound of Detroit", le titre devient spontanément un énorme succès commercial. La déferlante va rapidement devenir mondiale. Curieusement, les premières formes de cette musique sont relativement mélodieuses. Le genre va plus tard sombrer dans un profond mininalisme.

Le newbeat venu de Belgique

Eric Morand, fondateur de F-Com, l'un des premiers à avoir produit de la musique électronique en France.

Eric Morand est arrivé en France en 1980 après avoir passé son enfance en Afrique. Imprégné de musiques de danse inspirées soul venant des USA, il a longtemps fréquenté les clubs de Brest. Une fois la mode du disco terminée, il n'accroche plus aux sons de l'époque. Fin 1987, il monte sur Paris pour travailler dans une maison de disques, Scorpio Music - le label qui a lancé Village People. "A cette époque, je fréquentais les Bains Douche ou le Palace mais la musique de type Kylie Minogue ou eurodance me semblait inintéressante. Je la trouvais inodore. Dans les soirées, l'ambiance était molle."

Un soir de début 1988, Morand entend parler d'une boîte qui vient d'ouvrir sous l'Olympia, le Boy. Sur place, un DJ venu de Belgique diffuse une programmation aussi éclectique qu'énergétique : la House de Chicago cotoye du newbeat - une techno belge plus industrielle que le modèle, du Gainsbourg, de l'electronic. Il découvre toute une population sourire aux lèvres, en train de s'amuser et de danser. "J'ai pris une claque, c'est là que j'ai mis le doigt dans l'engrenage".

Mais qu'est ce que ce fameux newbeat qui s'est développé en Belgique ? Scorpio Music veut en savoir plus et Morand reçoit pour mission d'aller faire son enquête sur place. Il essaime les discothèques, rencontre divers producteurs, et rend visites aux labels locaux. Lorsqu'il repasse la frontière, le coffre de sa voiture est rempli à ras bord de disques newbeat. Transformé par ce qu'il vient de découvrir, il incite Scorpio Music à signer la diffusion de quelques artistes belges.

L'Acid House

DJ Pierre, pionnier de l'Acid House.

Proche de la techno, l'Acid House prend son essor au cours de l'année 1988. A l'origine de ce style se trouve DJ Pierre et ses deux accolytes Spanky and Herbert J qui ensemble forment le groupe Phuture. Les trois compères sont fascinés par le potentiel de la TB 303, une machine électronique produisant des sons de basse que l'on peut distordre à volonté. Comme l'a raconté DJ Pierre au journaliste Phil Cheeseman de DJ Magazine (voir l'annexe Sources) : "La TB 303 avait déjà en elle le son 'acid' et nous avons voulu le mélanger à celui d'une boîte à rythme." Phuture enregistre sur une simple cassette un morceau né du mariage de la trituration de la TB 303 sur un rythme puissant et le confie à Ron Hardy, le DJ de Music Box.

Peu de temps après, DJ Pierre entend parler d'un morceau devenu extrêmement populaire à la Music Box, un titre que les danseurs désignent couramment sous le nom de Ron Hardy's Acid Trax. Comme il s'avère que le titre en question est celui qui a été créé par Phuture, DJ Pierre et ses compagnons décident de le publier sous forme discographique, sous le nom de Acid Trax.

Aujourd'hui encore, ce titre dont les accents sont proches de la techno, demeure hallucinant à écouter tant il explore librement une voie jusqu'alors inconnue. Pour clore une rumeur, DJ Pierre insiste clairement dans son interview à DJ Magazine sur le fait que le terme Acid House est issu de ce titre fondateur et non point d'une quelconque connotation avec le LSD. Phuture s'est toujours affirmé comme opposé à toute prise de drogues, et l'un des titres enregistrés par le groupe décrit le cauchemar issu de la prise de cocaïne. Parmi les autres titres marquants de Acid House qui vont éclore à Chicago d'une trituration de la TB 303 figurent Land of Confusion de Armando ou The Poke de Adonis.

En Angleterre, l'Acid House devient le nouveau phénomène en vogue. L'arrivée de la House au Royaume-Uni a donné naissance à une forme hybride mêlant la pop aux boîtes à rythmes. Une radio libre qui se spécialise dans ce type de musique, LWR, attire près d'un demi million d'auditeurs.

Plusieurs thèmes majeurs entrent dans l'histoire au cours de l'année 1988, notamment Promised Land de Joe Smooth. Très mélodieux, soutenu par des violons rappelant ceux de l'époque disco, mais avec une rythmique plus raffiné, ce titre devient un classique. Rock To The Beat de Reese & Santonio's, qui flirte avec la techno, devient un tube international, notamment à la suite d'une cover version réalisée en Belgique.

Un double album mémorable, Another Side, naît sous la supervision de Robert Owens et Larry Heard qui ensemble forment le groupe Fingers Incorporation avec quelques classics tels que Can you feel it. Composé de ryhtmiques clairement détachées procurant un sentiment d'espace, sur un tempo relativement lent, proche de 100 BPM, ce disque va influencer un grand nombre de productions à venir. Hélas, ce groupe hors pair se séparera avant d'avoir pu produire un autre album.

Raves et vacances à Ibiza

En Angleterre, les discothèques sont littéralement conquises par les productions House et Techno. L'engouement est tel que ces lieux deviennent trop petits pour accueillir suffisamment de fêtards. Pour résoudre la situation, certains organisent les premières rave parties (rave en anglais signifie "délirer", "s'extasier") dans des hangars abandonnés ou lieux désertés. Lieu de défoulement sans limitation d'horaire, marqué par un volume sonore intense, des effets de lumière. Hélas, le genre se voit désormais associé à la consommation de drogues, notamment l'ecstasy, alors qu'il en était demeuré à l'écart à Chicago. "A Chicago, pour l'essentiel, l'univers de la House était constitué de blacks assez purs, straight, buvant du Coca cola, rechignant bien souvent à prendre un simple joint," confie Eric Morand de F-Com.

Les maisons de disques se ruent sur cette nouvelle tendance qu'est l'Acid House, estampillant sur les disques l'image d'un "smiley", le personnage souriant réalisé avec un graphisme minimal. Le phénomène gagne les Baléares, d'où émergent de nouvelles tendances liées à la House, tandis que les britanniques se prennent d'affection pour les "Summer of love" à Ibiza. Des boîtes telles que le KU ou le Space font la part belle à la House, pour le plus grand bonheur des DJs anglais en vacances, qui s'évertueront à l'importer de plus belle dans l'île britannique. L'un des disques qui tourne en boucle lors de l'été 1988 est une production new-yorkaise mixée par Frankie Knuckles, Let the music use you, des Nightwriters. Il inaugure un style faisant la part belle aux parties vocales, que l'on va appeler le Deep House.

L'arrivée d'ordinateurs doués pour la musique tels que l'Atari ST et l'Amiga a fait entrer ces machines dans la panoplie du musicien électronique. Qui plus est, les sampleurs - échantillonneurs de son - ouvrent à très grande échelle l'éventail des sonorités qu'un DJ peut mettre à contribution dans ses productions. La palette de la House s'élargit donc au passage.

L'ère du sampling

Les sampleurs tels que le S1000 d'Akai facilitent l'intégration dans un morceau d'échantillons issus de morceaux existants.

Dès 1989, le "sampling", une opération qui consiste à intégrer au sein d'un morceau des rythmiques existant par ailleurs devient à la mode. Il est notamment mis à contribution par un jeune DJ de Brooklyn, Todd Terry qui a produit plusieurs morceaux exploitant ce potentiel, tels Just Wanna Dance ou Bango. En écoutant ce dernier titre, Kevin Saunderson manifestera son irritation : une part importante de Bango est issu du sampling d'un de ses disques. Il demeure que la qualité rythmique et percussive de telles productions atteint un nouveau palier.

Un disque de 1989 atteint une réputation internationale. French Kiss est produit par Lil Louis, l'un des premiers DJ blancs de Chicago. Louis s'est rendu célèbre pour les fêtes qu'il organisait en dehors des clubs. French Kiss fait entendre les gémissements sexuels d'une fille sur un tempo qui ralentit avant de ré-accélérer. Sa diffusion provoque l'hystérie sur les dance-floors. Aux USA, il monte à la deuxième position des charts. En France, le disque est publié par Barclay sur le conseil enthousiaste de Eric Morand, et il monte dans le Top 5 national.

Les raves prennent une ampleur énorme en Angleterre. Les organisateurs font face à un engouement tel qu'ils choisissent de les mettre en scène sur de vastes espaces de la campagne environnant Londres. Ces rassemblements auront rapidement mauvaise presse, certains danseurs soucieux de résister à la fatigue cédant à la tentation des boissons énergisantes et de l'ecstasy.

Albums à concept

Jazzie B. créateur de l'album concept Soul II Soul, ici en compagnie de Barry White.

Toujours en Angleterre, un nouveau concept d'album apparaît avec la sortie de Club Classics de Soul II Soul. A l'origine du projet se trouve DJ Jazzie B. qui a réuni plusieurs talents autour d'un collectif comprenant une chanteuse, un arrangeur, un pianiste, un spécialiste de la programmation des boîtes à rythme et autres machines, etc. Le disque qui résulte de leur collaboration annonce une nouvelle forme d'album, sous forme de patchwork musical. On y trouve de la soul, du hip hop, du r'n'b, des parties vocales suivies de morceaux instrumentaux... Un grand nombre de hits sont issus de l'album. Avant tout, la couleur de Club Classics préfigure celle du trip hop qui va émerger un an plus tard sous la supervision du groupe Massive Attack - l'un des participants de Soul II Soul, Nellee Hopper, responsable de la programmation des machines, partage d'ailleurs son temps entre ce projet et celui de Massive Attack.

Un DJ nommé Laurent Garnier...

Laurent Garnier, un français que les anglais vont consacrer "meilleur DJ du monde."

L'Italie s'est éveillée au phénomène de la musique électronique et un morceau du groupe Capella, Helyom Halib devient un hit au Royaume Uni. Il est suivi par une production qui se classe n°1 des charts anglais, Love Sensation de Loleatta Holloway. L'Italo-House se distingue par sa bonne humeur et son tonus.

En revanche, la musique électronique demeure encore un phénomène minoritaire en France, même si le magazine Actuel commence à y consacrer ses colonnes. Tandis que les toutes premières raves font une apparition timide, des soirées House sont organisées régulièrement au Boy, au Palace et dans un club appelé le Power Station.

Un soir, lors d'une party organisée par des anglais, Eric Morand entend une musique qu'il juge hallucinante. Depuis la console où il opère, le magicien développe des climats cosmiques ou exotiques, tout en égrénant les beats et sonorités psychédéliques en chapelets irrésistibles. Après renseignement, Morand découvre qu'aux commandes des platines se trouve un français du nom de Laurent Garnier. Ce dernier a découvert la House quelques années alors qu'il se trouvait à l'Hacienda de Manchester, l'un des premiers club britanniques à avoir des nuits entières à la House. Garnier a eu la révélation de sa vie en entendant le fameux hit Love can't turn around.

Ayant choisi de travailler en Angleterre après ses études, Garnier est devenu DJ. Ayant pour vocation de faire décoller les danseurs vers d'autres cieux, il est devenu célèbre pour ses sets qui s'étalent sur plus de 4 heures où il mixe toutes sortes de musiques dansantes. L'Angleterre consacre son talent bien avant que la France ne le découvre - outre Manche, il sera élu meilleur DJ du monde.

Au milieu de l'été 1991, Eric Morand est recruté par la Fnac qui ambitionne de monter un département dance. Il signe la diffusion sur le sol français du label Warp et d'un groupe britannique fort prometteur, LFO. Mais il s'acharne également à promouvoir des artistes français tels que Laurent Garnier et aussi Ludovic Navarre, qu'il incite à produire des albums.

L'Angleterre conserve encore une longeur d'avance, et c'est sur un label de Manchester, Creed, que Laurent Garnier a publié son premier maxi. Mais dès novembre 1991, le label Fnac Dance Division sort le premier album du DJ français.

L'année suivante, Ludovic Navarre et Shazz rejoignent l'écurie de Fnac Disque Division. Ces trois artistes vont publier un grand nombre d'albums durant deux années, parfois même en collaboration, Navarre faisant preuve d'une science des rythmiques et des sons esthétiques tandis que Shaz excelle dans les mélodies et l'émotionnel. La techno est en train de devenir le nouveau courant musical à la mode auprès de la population jeune, à l'image du rock progressif vingt ans plus tôt. Les raves se multiplient sur le sol français et les discothèques programment sans discontinuer les suites de LFO.

Massive Attack : acid Jazz et trip hop

En Angleterre, le mariage des tendances musicales venues de Chicago ou d'ailleurs avec une culture pop locale qui a engendré les groupes les plus mythiques du rock (Beatles, Pink Floyd, Genesis, Police...) produit de nouvelles formes musicales particulièrement innovantes. Le groupe Future Sound of London sort New Papa Guinea, tandis que LFO publie l'un des plus beaux albums de techno, Frequencies.

L'album Blue Lines de Massive Attack inaugure le style trip hop.

Toutefois, le choc de 1991 s'appelle Blue Lines, un album de Massive Attack. Le groupe est formé de trois membres, Mushroom Vowles, Daddy G Marshall et 3D et assisté par Nellee Hopper - lequel a contribué à l'expérience Soul II Soul. Le son de Massive Attack sort de nulle part avec des nappes de violons sur des percussions "clean". Ce groupe de Bristol produit une musique au tempo lent, avec des rythmiques hip hop tirées de la TB 303 et autres machines, des parties instrumentales envoûtantes, l'insertion judicieuse de samples... Le CD Blue Lines qui accueille des oeuvres novatrices telles que Unfinished Sympathy propose une succession de climats musicaux. Une nouvelle école voit le jour, le trip hop, qui va accueillir des artistes marquants tels que Portishead ou encore Tricky, un rappeur qui a contribué à l'album Blue Lines. Massive Attack demeure l'un des plus groupes marquants des années 90.

L'album Antidote de Ronny Jordan a imposé l'Acid Jazz.

Mais un autre OVNI émerge de la scène musicale anglaise. Par le biais d'un disque du guitariste Ronny Jordan, Antidote, l'Angleterre puis le monde découvrent l'acid jazz. Jordan y interprète un standard de Miles Davis, So What, revisité avec la sauce des instruments électroniques. La fusion entre les beats issus de la House et de la techno et des complexes harmonies affectionnées par les jazzmen produit une musique raffinée et funky. L'acid jazz connaît un boom et l'album de Ronny Jordan pave le chemin pour des artistes tels que Jamiroquai. Plusieurs labels dédiés à ces nouveaux courants musicaux apparaissent en Grande Bretagne tels Acid Jazz, Mowax, Talkin' Loud...

En Allemagne, c'est un autre mouvement musical qui explose, la trance. Il s'agit d'une musique plus blanche et mélodieuse que la House, mais dépourvue de chaleur. Le disque Acperience de Hard Floor est uniquement fondé sur la superposition de deux TB 303 et diffuse sur des dizaines de minutes des sonorités hallucinantes, nucléaires. U-mate produit des climats oniriques sur fond de basse et percussions violentes. La trance va toutefois contribuer à donner une image "répétitive" de la techno, avec des thèmes simplistes dupliqués sur de longue durée à partir de sonorités de synthétiseurs bas de gamme.

Eric Morand et Laurent Garnier montent le label F-Com en avril 1994. L'ambition "faire de la haute couture, pas du fast-food." Le premier disque publié dès septembre est un double album vinyle de Laurent Garnier. Ils espèrent alors en vendre une dizaine de milliers. Dès décembre, ils ont passé les 50 000 et trois mois plus tard, la barre des 100 000 est dépassée.

La "french touch"

1995 voit les prémisses de ce qui va devenir la french touch, une mode qui amène la plupart des pays européens à se pâmer pour des productions de musique électronique made in France. Cette année là, F-Com publie le premier album de St Germain, Boulevard, et en écoule 200 000 exemplaires. "Boulevard a un peu été le premier véritable album de la scène House française," juge Eric Morand. Pourtant, les signes avant-coureurs étaient apparus. Deux ans plus tôt, Wake Up de Laurent Garnier était devenu un tube de dance floor apprécié en France comme dans le reste du monde. Trance Mate, le label de Derrick May à Detroit avait pour sa part publié un album produit par Ludovic Navarre et Shazz.

Chris, l'un des deux fondateurs du label Yellow Productions.

Ce que l'on appelle la "french touch" est une House différente, avec une fraîcheur particulière que l'on ne trouve pas dans les productions anglaises ou allemandes. A présent, plusieurs artistes français soulèvent un intérêt international. DJ Cam, Motorbass, Cassius, Dimitri from Paris exportent leur production au-delà des frontières. Le dernier d'entre eux a été produit par un label de musique électronique qui n'hésite pas à briser les frontières et à s'aventurer dans des climats inattendus : Yellow Production. Il a été fondé par un dénommé Chris qui se fait surnommer "The French Kiss" et Alain Hô alias "DJ Yellow" en 1994.

Au début des années 90, Alain Hô officiait comme DJ mais tenait aussi le rôle de vendeur dans un magasin de disques USA Import, rue des Tournelles à Paris. "Nous vendions 30% d'Acid Jazz, le reste étant de la musique black des seventees ou début des années 80. Pour ma part, j'étais à fond dans le hip hop" raconte l'intéressé ajoutant que le sampling (échantillonnage de sons sur des machines telles que le S900 d'Akai) en était à ses balbutiements. Collectionneur de disques de jazz et de disco, Alain Hô se rendait régulièrement en Angleterre le week-end. Vers 1992, il a assisté à la naissance du courant acid jazz lors des soirées organisées dans un club, le Ding Walls. Gil Peterson, qui était est le DJ, faisait régulièrement tourner des groupes. "En France, le marché de la musique était segmenté. Il n'existait pas de mélange entre la soul, la dance, le hip hop, le jazz... Dans ce club, Peterson mélangeait tous les styles au cours d'une même soirée et c'était un vrai bonheur."

Chris alias The French Kiss est l'un des clients de la boutique et à cette époque, il ignore tout de la façon dont sont réalisés les tubes de trip hop qu'il affectionne. Lorsque Alain Hô lui fait découvrir l'univers des samples, c'est une révélation. "Il était persuadé qu'il y avait de vrais musiciens derrière de telles créations." Enchanté par une telle découverte, Chris The French Kiss devient un "bidouilleur de son" auto-proclamé.

En premier lieu, les deux amis produisent des soirées dansantes calquées sur le modèle de celles du Ding Walls, favorisant le mélange de genres aussi bien au niveau de la musique que de la clientèle. "Il y avait une bonne ambiance, aucune agressivité, chacun se sentait bien à sa place," raconte Alain Hô.

Lors de ces fameuses soirées, l'un des titres programmé par DJ Yellow fait invariablement sensation : Indian Vibes. Il s'agissait d'une reprise d'un titre enregistré un artiste de jazz des années 60, Dave Pike. Chris et Alain ont totalement recréé ce morceau à partir d'un beat électronique, sur lequel ils ont fait intervenir une chanteuse, une joueuse de sitar. "Ce disque était tellement hybride qu'il provoquait des réactions radicales. Soit les gens détestaient, soit ils adoraient."

Encouragés par la réaction des clubbers, DJ Yellow et Chris ont fait presser mille disques vinyles de Indian Vibes en Belgique, et sont partis à Londres proposer leur oeuvre à un magasin de disque spécialisé. Au cours du week-end, les mille exemplaires sont écoulés.

A leur retour à Paris le lundi, ils reçoivent un appel du directeur artistique de Virgin, Philippe Ascoli, qui se trouvait à Londres lors du même week-end et a entendu Indian Vibes, dans un club. "Je ne sais pas comment il nous avait retrouvé aussi vite, mais il nous a donné rendez-vous immédiatement afin de signer un contrat."

Les fonds que DJ Yellow et Chris The French Kiss récoltent leur permettent de créer le label Yellow Production. "Au départ, c'était essentiellement pour nous auto-produire." Ils publient plusieurs disques en commun sous le nom de Bob Sinclar, mais aussi un album mémorable, La Yellow 357, qui est une parodie de musique de films à la James Bond.

Sacrebleu de Dimitri from Paris, un des albums qui a imposé la "french touch" hors de France.

A la fin 1994, Yellow Production signe un artiste hors norme, Dimitri from Paris. L'album que produit cet artiste, Sacrebleu, est un concentré d'ironie et d'ambiances faussement "douce France". En Angleterre, cette succession de clichés fait mouche : son succès ouvre la voie à d'autres productions nées en France, notamment celles de Bob Sinclar ou de Kid Loco chez Yellow Production. Depuis sa sortie, Sacrebleu a dépassé les trois cent mille exemplaires.

Magix, le premier Tracker

Magix a vendu près de 10 millions de logiciels musicaux.

C'est aux alentours de 1995 que le premier "Tracker", logiciel dédié à la production de House Music sur un simple ordinateur, apparaît sur le marché. Il est produit par la société allemande Magix.

Les fondateurs de Magix, Dieter Rein and Jurgen Jaron ont eu l'inspiration de Magix Music Maker dès 1993. "Nous avions perçu que le PC multimédia était en train de devenir un outil de loisir à part entière. Nous voulions donc créer un logiciel de création musicale, mais avec une vocation de divertissement" se souvient Jaron. Jusqu'alors, les logiciels musicaux (Cubase, Cakewalk, eMagic et autres) visaient uniquement les professionnels. Une longue réflexion avait alors commencé en vue de définir une interface accessible à tous.

Rein avait développé plusieurs idées mais aucune d'entre elles ne semblait convenir à un large public. Les fondateurs de Magix avaient finalement mis la main sur deux programmeurs surdoués, Tilman Herberger et Titus Tost, auteurs d'un logiciel haut de gamme appelé Samplitude. Herberger et Tost avaient alors conçu Music Maker.

Le concept des Trackers était né : une bibliothèques de samples, échantillons musicaux pré-enregistrés, que l'on "colle" sur une grille. Les musiques de type électro et techno sont particulièrement adaptées à un tel travail, étant donné le caractère répétitif des rythmiques.

Magix Music Maker sort à la fin 1994. Pour l'imposer, Rein et Jaron persuadent plusieurs constructeurs de PC d'Allemagne de placer Magix leur logiciel en "bundle" avec leurs machines. Le bouche à oreille fait le reste. Très rapidement, Magix devient un succès international. Au cours des années suivantes, la vidéo sera intégrée dans le logiciel.

"Nous avons évangélisé cette industrie et changé l'approche en créant un mass-market" estime Jurgen Jaron. Dans son pays d'origine, Magix est devenu le 3ème éditeur de logiciel et oscille selon le moment entre la 2ème et la 5ème position. Mieux encore, aux Etats-Unis, Magix serait devenu le 1er éditeur de programmes musicaux grand public.

Le logiciel Magix Music Maker pour sa part, a atteint des ventes proches de 10 millions d'exemplaires et la société Magix a été jusqu'à publier des CD musicaux dont les morceaux avaient été créés à l'aide de ses divers logiciels. L'un d'entre eux, Belgrade Coffee Shop, révèle l'existence de plusieurs DJ de talent sur cette scène musicale.

L'année Daft Punk

Succès sans précédent d'un groupe français à l'étranger, Daft Punk cultive l'anonymat.

1997 est une année clé. En premier lieu, un groupe anglais effectue une percée majeure sur le marché américain, qui jusqu'alors était demeuré fermé à la techno. L'album, The fat of the land est produit par Prodigy. Ce groupe a été créé par le DJ Liam Howlett, mais sa personnalité marquante s'appelle Keith et son look extravagant et provocateur (cheveux multicolores et piercing) n'est pas étranger aux réactions suscitées par le clip "Smack my bitch up" aux images particulièrement trash.

La véritable explosion de la french touch survient la même avec le triomphe mondial d'un groupe parisien, Daft Punk et de leur album Homework chez Virgin.

Thomas Bangalter est le fils du producteur Daniel Vanguard, responsable de plusieurs hits disco des années 70, dont le "D.I.S.C.O" du groupe Ottawan. Bangalter a donc vécu son adolescence à écouter Jimmy Hendrix, les Beach Boys comme les tubes liés à la période disco. Au lycée Carnot, il a fait la connaissance de Guy-Manuel de Home Christo.

En 1992, les deux compères ont monté un groupe, Darlin', du nom d'un hit des Beach Boys dont ils ont effectué une reprise. Leur premier disque est sorti sur le label anglais Duophonic et n'a connu qu'un succès d'estime. Un critique du magazine Melody Maker s'est montré ironique à l'égard du duo, qualifiant cet essai de "daft punk" (punk idiot). Dans un ironique contrepied, ils en ont tiré le nom de leur formation.

Par la suite, le groupe a pris ses distances avec la pop pour s'immiscer dans les rythmiques techno. Un soir de 1993, lors d'une rave organisée dans le parc de Disneyland Paris, Thomas et Guy-Manel ont lié connaissance avec les responsables d'un label écossais de techno, Soma. Dans la foulée, un contrat de production a été signé et il a débouché sur un CD 2 titres, New Wave et Alive. Les Daft Punk ont parfumé leur techno d'influences 70's et 80's (funk, disco, David Bowie, Talking Heads...). Le mélange fait merveille et cette fois, la presse spécialisée britannique se montre élogieuse.

Après la sortie d'un nouveau titre techno, Da Funk, Daft Punk entame une année de tournée, égrénant les raves d'Europe. A Londres, ils passent en première partie des Chemical brothers et opèrent un remix pour ce groupe phare. Petit détail : le groupe cultive son anonymat en ne dévoilant pas leur image dans leurs clips ni même lors de leurs apparitions publiques.

La notoriété du duo attire l'attention de Virgin qui sort en janvier 1997 l'album Homework. L'impact de ce disque surprend les prévisions les plus optimistes : 2 millions d'exemplaires sont vendus en l'espace de quelques mois. Etant donné que Virgin assure une distribution mondiale, l'album devient un hit dans plusieurs pays mondiaux. Homework obtient un succès sans précédent pour un album français, devenant disque d'or en Angleterre, en Irlande, en Italie, au Canada, en Nouvelle-Zélande, en Belgique et aussi double disque d'or en France. Ses ventes sont renforcées par le succès tout aussi international du single Around the world, qui entre même dans les charts américains. Daft Punk participe à de nombreuses manifestations telles que le festival itinérant Lollapalloza qui se tient aux USA au cours d'été.

Un album publié à la fin 2001, Daft Punk Live 1997, témoigne de la fébrile ambiance qui règnait lors de l'apparition des deux DJ prodiges.

eJay...

Le Tracker Ejay Dance s'impose dès sa sortie.

Un autre Tracker s'impose à grande échelle, eJay Dance. Pour se distinguer de Magix, la société eJay cible clairement le public des clubbers et leur propose de réaliser par eux-mêmes la musique sur laquelle ils aiment danser.

Helmut Schmitz a fondé la société eJay (abréviation de Electronic DJ) à Stuttgart en 1994. Il s'est associé à un programmeur, Bernhard Throll en vue de produire un nouveau type de logiciel qui démocratiserait la création musicale. Ils rêvent alors de proposer sur un CD tous les outils qui permettrait à un simple utilisateur de créer ses propres morceaux en faisant glisser des samples sur une grille. Ils seront pris de vitesse par Magix.

Capitalisant sur des samples de club music, Dance eJay sort en 1997 et son succès est immédiat dans son pays d'origine, l'Allemagne mais aussi en Angleterre où il se classe en position n°1 des ventes de CD-ROM multimédia.

eJay s'acharne à diversifier sa gamme en "collant" à tous les styles en vogue. Les logiciels Rave eJay et Hip Hop ne tardent pas à suivre. Plusieurs artistes notoires vont associer leur nom à la marque, notamment le DJ Carl Cox et les DJ Anglais Cut la Roc et Milk & Sugar, qui produisent certains samples des logiciels.

A la fin de l'année 2001, l'ensemble de la gamme eJay avait dépassé les 3 millions d'exemplaires vendus dans le monde.

L'ambient music de Air

Le groupe Air a vendu plus de 1,5 millions d'exemplaires du suave Moon Safari.

"Selon moi, l'année charnière en France a été 1998" juge Eric Morand, "car c'est à partir de ce moment qu'il a été considéré que la musique électronique et la techno faisait définitivement partie du paysage."

Mais au même moment, le groupe musical français qui cartonne sur le plan international s'appelle Air et son atmosphère est très éloignée de celle de la House et de la techno. Si la musique de Air est classée dans les bacs techno/electronic, le duo de musiciens formé par Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin n'utilise les ordinateurs et les boîtes à rythme que pour apporter une couleur à leurs envolées lyriques. Air produit une musique relaxante et mélancolique qui vient à pic répondre à une demande du public attiré par l'easy-listening, l'ambient, chill-out (littéralement : décompresser), des musiques calmes comme on en entend vers 3 heures du matin dans de nombreux clubs, dans des salles spécialement prévues pour aider les danseurs à se relaxer après un marathon.

A Versailles, alors qu'ils étaient lycéens, Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin fréquentaient Etienne de Crecy, Gopher et d'autres futurs acteurs de la musique électronique. "A Versailles, ce n'était pas très difficile de repérer les types cools. Nous formions une bande de passionnés de la musique", se souvient Marc Tessier du Cros, appelé à produire Air quelques années plus tard. Mais le temps est de l'université était arrivé et Dunckel comme Godin s'étaient consacrés respectivement à leurs études de math/physiques pour le premier et d'architecture pour le second.

Toujours féru de musique, Godin s'adonnait à des productions maisons, conseillé par Tessier du Cros, qui s'improvisait naturellement directeur artistique. Peu à peu, ce dernier était entré dans le milieu du disque, chez Virgin. Il y avait rencontré Philippe Ascoli, directeur artistique qui un an plus tard, en 1995, avait monté le label Virgin/Source et l'avait appelé à ses côtés.

"Au cours du premier mois, nous préparions une compilation de musique électronique, Sourcelab. Un jour j'ai entendu Ascoli raccrocher au téléphone et me dire : je viens de me faire planter, il me manque un morceau." Marc Tessier a prévu la situation. "J'avais demandé à Nicolas Godin de me préparer un morceau dans la tendance du label au cas où. Je l'ai montré à Ascoli qui l'a tout de suite intégré à la compil.". Ce morceau s'appelle Modular Mix.

Entre temps, Nicolas Godin a retrouvé Jean-Benoît Dunckel qui est devenu professeur de mathématique, mais officie comme pianiste de bar à ses heures perdues. Les deux compères décident de se remettre ensemble et forment le groupe Air.

Modular Mix est le seul morceau de la compilation Sourcelab à être publié sous forme de single et il apparaît à une époque dorée pour les français, les britanniques étant à l'affût de productions "french touch". Virgin Londres sort Modular Mix tout en assurant une promotion de taille. Le New Musical Express le désigne "Single of the Week", le magazine MixMag place le duo en couverture... Casanova 70 le maxi suivant est présenté dans une pochette "Côte d'Azur" qui capitalise sur l'engouement pour la France. La presse britannique s'enflamme pour Air comme elle l'a fait auparavant pour Daft Punk.

Le potentiel des deux esthètes de la scène française n'échappe pas à Virgin. Godin et Dunckel reçoivent pour mission de produire un album entier. Durant deux mois, le duo se niche dans une ferme de Saint Nom la Bretèche à l'ouest de Paris et se consacre, deux mois durant, à la composition des douceurs musicales de Moon Safari. Lors de l'écoute des bandes de l'album, les responsables de Virgin Londres jubilent, persuadés qu'ils tiennent là un disque qui fera date. Il est décidé de reporter le lancement de l'album afin de prendre le temps de préparer un lancement à grande échelle.

Moon Safari sort en janvier 1998 et son succès dépasse toutes les espérances. 550 000 exemplaires seront écoulés sur le sol anglais. "Selon les spécialistes de Virgin Londres, il suit la même carrière que Blue Lines de Massive Attack, c'est à dire qu'il se vend toujours, année après année. Pour les anglais, c'est un classic" témoigne Marc Tessier du Cros. Au niveau mondial, Moon Safari a dépassé les 1,5 millions d'exemplaires.

Le monde est fin prêt pour les sonorités ambient de Air et le groupe groupe entame une tournée qui le mène en Europe comme aux USA. Un réalisateur américain, Mac Mills produit des clips qui valorisent l'image du groupe et va jusqu'à inciter, Sophia Coppola, qui prépare alors Virgin Suicide, à confier la bande musicale de son film à Air. Ayant eu un coup de foudre pour Moon Safari, la fille du réalisateur du Parrain se rallie à une telle idée. Virgin Suicide confirme la popularité de Air avec 500 000 exemplaires vendus.

Pour son troisième album, 1000 Hz Legend, Air s'est orienté vers une musique plus traditionnelle, plus acoustique quand bien même elle conserve quelques attaches avec l'électronique.

Au Bureau export de la musique française, une association née en 1993 sous l'impulsion du Ministère de la Culture comme des maisons de disques, les responsables découvrent avec stupeur que des artistes français peu connus dans l'Hexagone font un véritable tabac à l'étranger, notamment à Londres. "Ce sont les médias, distributeurs et clubs anglais qui ont valorisé nos DJ français. La techno française a fait le tour du monde avant de revenir dans son pays. Les chiffres sont là pour le prouver. Daft Punk et Air ont vendu plus d'un million d'exemplaires en dehors de la France, une situation jamais vue auparavant," confie alors Marie Agnès Beau (source : Electro Techno - voir annexe 3).

Stardust, Mr Oizo, Lady...

Le groupe Modjo, auteur de 'Lady, hear me tonight'.

La musique électronique à la française continue sa percée lors des années suivantes. Thomas Bangalter, l'un des deux membres de Daft Punk se distingue en réalisant en solo l'un des plus gros tubes de la décennie, Music sounds better with you, du groupe Stardust. Vendu à deux millions d'exemplaires, cette rengaine fait le tour du monde. Ce disque a été réalisé avec deux autres compères, Alan Braxe et le chanteur Benjamin Diamond "pour se marrer". Entraîné par un riff de guitare ultra-efficace, le titre grimpe à la première place des charts du monde entier. L'expérience Stardust n'aura pas de lendemain, Bangalter préférant se concentrer sur la carrière de Daft Punk.

De son côté, le classieux label F-COM va jusqu'à inscrire un titre aux premières positions des charts : Flat Beat de Monsieur Oizo conquiert l'Europe entière et va se vendre à deux millions d'exemplaires.

Lors de l'été 2000, le groupe Modjo constitué de deux parisiens, Romain Planchard et Yann Destagnol triomphe mondialement. Lady, hear me tonight se vend à 200 000 exemplaires durant la période estivale et se classe n°1 des ventes en Angleterre.

Sorti en 2001, le second album de Daft Punk a marqué un retour aux sources avec des sonorités empruntées à Supertramp ou 10CC comme au disco des années 70. 1,3 millions d'exemplaires ont été vendus par Virgin en deux semaines.

Pour sa part, le label Yellow Productions continue ses expérimentations (le délicieux double album Bossa très jazz) et selon Alain Hô, serait devenu le troisième label mondial en terme de vente de vinyles. "Tous labels confondus, la moyenne des ventes est de 5 à 6 000 disques vinyles par album. Nous sommes plus proches d'une moyenne de 15 à 20 000 vinyles." Il ajoute que la demande vient de partout, de façon souvent surprenante. "Une de nos dernières sorties, Africanism, s'est vendu à 35 000 exemplaires en Afrique du Sud. Je ne savais même pas qu'ils écoutaient notre musique là-bas."

La musique électronique et ses diverses composantes que sont la House, la techno, la dance ou le hip hop sont plus populaires que jamais. Mieux encore, le grand public américain, longtemps réfractaire à ce type de productions se met à aduler les productions intégrant de la musique électronique.

La présente décennie devrait être celle de la consécration d'un genre musical qui a atteint sa maturité et qui de plus en plus, fusionne les rythmiques issues des machines et ordinateurs avec les interventions de réels musiciens.

Les autres épisodes de cette histoire seront peut-être écrits par les lecteurs de ce livre... Que vous aspiriez à produire des tubes pour les forcenés de la piste de danse ou des suites de musique expérimentale apte à séduire un public exigeant, des trésors de créativités n'attendent que d'être révélés par les logiciels de production musicale. Ce livre va s'employer à vous en faire découvrir les délices...

Copyright Daniel Ichbiah - Campus Press - 2002 Extrait du livre "Musiques électroniques"

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