Introduction du livre « Les 4 vies de Steve Jobs »

Biographie de Steve Jobs écrite par Daniel Ichbiah

n°1 des ventes à la fin août 2011

Editions Leduc S


 

Le miroir brisé de l’innocence

Je suis passé de la misère à la fortune dans le chagrin de la nuit

Dans la violence d'un rêve d'été, dans la froideur d'une lumière d'hiver,


Dans la danse amère de la solitude engloutie par l'espace,

Dans le miroir brisé de l'innocence perceptible sur chaque visage oublié.


Sans doute Steve Jobs se reconnaissait-il dans ces vers écrits par un poète qu'il adule : Bob Dylan...

Quelque chose d’indicible rapproche ces deux personnages. Dylan peut entrer dans un studio d’enregistrement le matin mal réveillé, un brin patraque, s’assoeir devant le microphone, accoucher d’une prise, une seule et laisser les techniciens du son se débrouiller avec. Donner sa vérité à l’état brut, sans compromis, avec une force telle qu’il n’y rien à ajouter.

Un trait de caractère unit ces deux personnalités. Tout comme Dylan, qu’on aime ou non Jobs, est le cadet de ses soucis. Authentique jusqu'à la moelle, Steve n'a de compte à rendre à personne. Il s'exprime comme il respire, énonce ce qu'il a dire comme il l'entend.

Certes, il l’a parfois payé cher, bien cher…


En cette fraîche matinée de janvier 1997, Steve Jobs roule en direction d’Apple, le cœur gros. Depuis plus d’une décennie, il n’a pas remis les pieds dans ce royaume qui a jadis été le sien et dont il a été banni. Tant de souvenirs romantiques sont liés à cette épopée personnelle. Dans sa rancœur, il avait oublié combien il aimait Apple…

Il a établi cette citadelle du savoir, comme l’on bâtit une cathédrale, pierre par pierre, animé d’un sens sans compromis de la perfection…

Son histoire avec Apple avait eu un parfum romanesque, imbibé de défis, de victoires, de coups de théâtre. C’était sa deuxième vie, une inoubliable épopée. Nos plus belles années…

 

La première vie de Steve Jobs avait été mouvementée, mais touchante. À la fois idéaliste et tourmenté, il cherchait à tâtons la voie à suivre. Steve se sentait en décalage, mais durant ces vibrantes années 60, n’étaient-ils pas des millions à partager ce sentiment ?

Par la grâce d’une époque bénie, Bob Dylan, les Beatles et les Doors avaient écrit la fabuleuse bande sonore du film de sa jeunesse. Il avait vu émerger la contre-culture, les hippies, les expérimentations en tous genres… Il avait spontanément adhéré à certaines tendances de son époque tout en demeurant sur l’expectative.

Les paradis artificiels, il n’y avait goûté que du bout des lèvres. Son opium à lui, c’était l’électronique, une fascination digne des géniteurs de Pinocchio ou de Frankenstein : la patiente élaboration d’une machine, un objet qui prenait vie.

La chance avait voulu qu’un émule de Da Vinci habite non loin de sa maison d’enfance : ce beatnik barbu de Steve Wozniak, dont le génie avait été déterminant par la suite.

Et puis, à l’université, son âme avait subi les assauts d’une autre séductrice, tout aussi sensuelle et exclusive : la quête d’une illumination spirituelle. Steve se revoit, parcourant les routes de l’Inde en compagnie d’un autre étudiant, Dan Kottke.

Dans le film du passé, il assiste médusé à la procession de dizaine de milliers d’hommes dénudés venus des hautes montagnes en direction du Gange, comme si l’eau du fleuve pouvait nettoyer leur âme…

 

Au volant de sa Porsche, Steve Jobs tente de contenir son émotion. C’est en septembre 1985 qu’il a fait ses adieux à Apple, expliquant ici et là qu’une part de son âme demeurerait à jamais en ces lieux.

Apple, disait-il, avait été comme un premier amour et l’on n’oublie jamais celle qui a suscité les premiers émois sentimentaux. Jamais, il n’aurait pu imaginer que celle qui l’avait désavoué puisse revenir un jour faire les yeux doux. Depuis le moment des ses adieux sur la pelouse en début automne, il était probable que sa fiancée ait bien changé…

À partir de 1977, Jobs a subi une métamorphose étonnante. Une fois qu’il avait trouvé sa voie, une énergie inattendue s’est libérée. Il s’était démené comme un beau diable pour créer Apple, lancer l’Apple II puis le Macintosh.

 

L’aventure Apple a représenté l’essentiel de sa deuxième vie, celle d’une ascension chaotique vers les étoiles. Et puis, le soleil qu’il a frôlé lui a brûlé les ailes…

Tout s’était passé si vite. Avec son ami d’enfance Wozniak, champion absolu de la technologie, ils avaient bricolé un premier ordinateur. Ils avaient ensuite entrepris de réaliser un premier chef-d’œuvre, l’Apple II.

Insouciant de son allure hippie qu’il assumait sans vergogne, Jobs était allé draguer les financiers en costume et les avait ralliés à sa cause, l’attrait des billets verts surpassant leur dégoût initial pour ces jeunes débraillés. L’Apple II avait rendu Jobs et Wozniak riches et célèbres.

Devenu le plus jeune millionnaire américain à 25 ans, Jobs avait connu la gloire, les ovations, les médias qui se battent pour recueillir ses propos. Et il y avait pris goût. C’était trop bon. Pourtant, une autre quête avait alors happé son âme.

Lors d’une visite dans les laboratoires de recherche chez Xerox, il avait été touché par la Grâce. En un éclair de seconde, il avait entrevu un futur magnifique : la fusion de l’artistique et de l’informatique. L’ordinateur revisité par le Beau. Il avait alors entrepris une conquête d’une autre envergure. Avec le Macintosh, il allait changer le monde ! Point final.

Jobs ne s’était pas contenté de viser une belle qualité : il avait visé une excellence digne d’un Michel Ange. Son désir de perfectionnisme n’était pas là en surface. La tendance était ancrée dans son âme et il ne tolérait pas d’à peu près. Plus d’un ingénieur s’était arraché les cheveux devant ses prétentions. Déjà en 1997, il avait voulu que les chemins de la carte mère de l’Apple II soient dessinés de manière rectiligne et peu importe si cela rendait sa conception incroyablement plus ardue. Et alors ? L’on ne bâtissait pas la Chapelle Sixtine comme l’on fait les motels. Le moindre détail devait relever de la perfection…

Pour créer le Macintosh, Jobs s’était entouré d’une équipe d’esprits rarissimes, triés sur le volet, pratiquant un art de la sélection impitoyable… Un an et demi plus tôt, alors qu’il était en conférence à à l’Institut Smithsonian, il était revenu là dessus…

Il est douloureux de ne pas avoir les meilleurs gens du monde. Mon job a été exactement cela : me débarrasser de certaines personnes qui n’étaient pas à la hauteur. »

 

Steve se revoit plantant un drapeau de pirates dans le repaire des artistes de l’équipe du Macintosh, une bande de marginaux sublimes tentant de prolonger artificiellement la fiesta du Flower Power des années 60. Ils s’étaient réfugiés au sein d’une bâtisse séparée du reste d’Apple pour mieux préparer une révolution de l’intérieur.

L’épopée du Macinstoh s’était déroulée dans des conditions homériques, tout en faisant fi de l’opinion commune et en en dépit d’obstacles que d’autres jugeraient insurmontables. Elle n’était pas sans rappeler les péripéties vécues par Francis Ford Coppola sur Apocalyse Now. Des individus plutôt rebelles par nature tels que Andy Hertzfeld ou Randy Wigginton avaient donné le meilleur d’eux-mêmes alors qu’on les imaginerait mal se donner ainsi en d’autres circonstances. À l’instar de ses collèges de l’équipe du Macintosh, Hertzfeld avait élaboré avec finesse l’interface du Macintosh sans ménager de ses heures et de sa créativité, acceptant de bon cœur les brimades régulières du capitaine au long cours…

Impétueux et fier, Steve n’en faisait qu’à sa tête, intervenant sur les moindres détails de sa Joconde à lui. Il se revoit entrer dans le bureau d’Andy Hertzfeld, cet anticonformiste dont le radeau avait échoué on ne sait comment sur les rivages d’Apple. Il était entré, sans préambules, pour clamer :

- Andy, je t’annonce que tu fais désormais partie de l’équipe du Macintosh !
- Super, avait rétorqué Hertzfeld. Donne moi juste quelques jours, le temps que je termine un programme pour l’Apple II.
- Rien n’est plus important que le Macintosh ! avait décrété Jobs.

Joignant le geste à la parole, il avait débranché l’Apple II d’Hertzfeld, empilé l’écran et le clavier et s’était aussitôt dirigé vers le parking. Andy avait couru tant bien que mal derrière lui, protestant comme il le pouvait contre l’absolutisme de son nouveau boss.

Ainsi était alors Jobs : dévoué corps et âme à la Cause qu’il avait entreprise. Le mot compromis était absent de son dictionnaire.

Le Mac est apparu en janvier 1984 et les acclamations ont plu de partout. Il avait fait réaliser un clip fantastique, ultra-audacieux par Monsieur Blade Runner, alias Ridley Scott, et, malgré la réserve de ces pleutres du conseil d’administration, ce film coup de poing avait envahi par surprise les écrans de millions de foyers américains. Le monde était entré dans l’ère du Macintosh.

Pourtant, alors que Jobs venait d’atteindre son Graal, qu’il était au faît de sa gloire, le sol s’était dérobé… Un félon avait tiré le tapis sous ses pieds. Jamais au grand jamais, il ne le lui pardonnerait. John Sculley, celui qu’il avait recruté lui-même pour prendre les rênes d’Apple, avait organisé sa destitution.

Depuis, Sculley avait couché ses mémoires sur le papier et tenté d’expliquer, arguments à l’appui qu’il n’avait pas d’autre choix : à l’en croire, Jobs était en train de couler Apple. Qu’en savait-il au juste ?

La rancœur était demeurée intacte envers celui qui l’avait fait éjecter d’Apple comme un malpropre !…

 

Sa troisième vie avait alors commencé…

Il l’ignorait alors mais il avait entamé une croisade digne de Don Quichotte combattant ses moulins, à tenter de sauver une Jérusalem déjà libérée. Il avait bâti NeXT, une pyramide plus imposante encore que la précédente, mais il l’avait dû l’abandonner à son triste sort sous le soleil du désert. Personne n’était venu la voir. Il avait tenté, tant bien que mal de remonter le courant, animé il est vrai en arrière-plan d’un désir de revanche qui avait masqué la vision des réalités.

Avec le recul, Jobs pouvait le reconnaître : son propre jusqu’au boutisme l’avait parfois desservi. En 1988, il avait rendez-vous avec les représentants de plusieurs universités afin de leur présenter sa machine NeXT. Des milliers de bons de commandes dépendaient du bon déroulement de cette soirée. Peu avant le dîner, Jobs avait appris que le personnel avait négligé de lui préparer un plat végétarien. Furieux, il avait décrété l’annulation du plat principal pour tous les invités ! En dépit des tentatives d’apaisement proférées par ses proches collaborateurs, il avait préféré laisser ses clients potentiels affamés plutôt que changer d’attitude…

Au début de l’année 1993, la désolation avait été son lot, tandis qu’il contemplait son rêve brisé en cette insupportable journée de février où les biens de NeXT avaient été vendus aux enchères, comme de la vulgaire quincaillerie. Tandis que les années défilent, il avait vu se profiler la terrible perspective de devenir un has been

Alors que certains chroniqueurs méprisables avaient commencé à écrire le mot FIN, le vent a tourné. In extremis, Jobs a été sauvé par une passion secondaire, croisée en chemin. L’animation 3D a occasionné une navigation houleuse des océans mais à l’instar de Christophe Colomb, il a débouché sur une terre neuve qu’il avait apprivoisée. Une résurrection a pris forme.

Il a débarqué par la bande, là où ne l’on attendait pas : le triomphe de Pixar l’a remis dans les feux de l’actualité.

Toy Story venait de lui sauver la mise…

 

À présent, par un incroyable retournement de situation, Apple a rappelé à la rescousse l’enfant prodige jadis désavoué.

À 42 ans, il n’est plus tout à fait le même. Après un parcours en montagnes russes, il entre dans une Renaissance personnelle. Sa folle jeunesse n’est plus qu’un roman photo aux couleurs sépia. La chevelure de viking qu’il arborait avec panache s’est clairsemée.

Une mutation en profondeur s’est produite. Il a rencontré la femme de sa vie, aussi belle qu’avisée, végétarienne et bouddhiste comme lui, et elle lui a donné de beaux enfants. D’avoir connu les honneurs, mordu la poussière et tutoyé à nouveau le succès l’a grandi. S’il est toujours motivé par ce désir d’embellir l’existence, il a appris à faire la part des choses...

 

Les années à venir seraient flamboyantes, illuminées de joyaux éphémères qui sauraient néanmoins se faire une petite place dans l’Histoire humaine : iMac, iPod, iPhone… Il ne le savait pas encore mais quelque part, une good vibration s’immisçait dans l’atmosphère, annonciatrice de nouvelles kermesses.

Steve Jobs était en train d’écrire le 4ème tome de sa vie…

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Autre extrait

La fin de Steve Jobs

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Daniel Ichbiah est également l'auteur de la biographie de Bill Gates

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