Rock Vibrations - la saga des hits du rock

Daniel Ichbiah

L'histoire de Stairway to Heaven de Led Zeppelin

extraits du chapitre 6 - Stairway to Heaven

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Page est un sorcier. Evidemment, son art n'a jamais été aussi éclatant que lorsqu'il empoigne sa Les Paul pour en tirer des éclairs de furie, en savant inspiré de la fée Electricité. Si la musique du Zeppelin a traversé les époques en gardant intact son rayonnement, c’est en grande partie grâce à la puissance de feu de cette guitare débridée. Encore aujourd'hui, lorsque la FM s'aventure à glisser un morceau du combo, il est difficile de ne pas marquer une pause pour tenter - en vain - de comprendre d'où viennent ces notes qui giclent d'un instrument non répertorié dans le catalogue terrien. S'agit-il d'une guitare ou bien est-ce quelque instrument inconnu légué à Page par un initié venu d'une autre planète ? Nul ne le saura jamais.

Jimmy Page est le guitar hero par excellence, issu d’une génération opulente qui a largué sur son sillage une incroyable brassée de monstres sacrés : Jimi Hendrix, le sorcier des effets, Jeff Beck le flibustier solitaire, Eric Clapton, la main savante du blues… Stairway to Heaven représente une sorte de quintessence de la poésie rock, une carte de visite de la guitare, tout d'abord délicieusement acoustique, suavement électrisée sur la longueur, entamant quelques ascensions vers le passionnel afin de se lâcher plus tard, explosive et hallucinée, dans un de ces solos ardents à même de cisailler les reliefs volcaniques au laser, de tailler une brèche dans l’interstellaire, d’anéantir les limites de l'hypersonique. Seul un émule de Houdini, Flamel, ou de Mandrake pouvait ainsi aguicher sereinement le tout venant pour insidieusement faire dériver lancer sa barque vers ces chutes vertigineuses …

Que les honneurs soient pareillement rendus aux geysers vocaux du compère Robert Plant, pendant imparable de ce metteur en scène doué pour les séquences hors limite. Ce dirigeable n’était pas un véhicule de croisière. Plutôt une embarcation pour les grandes steppes du Nord, paré pour affronter les vents exacerbés, forcer un chemin au milieu des criques terrassées par les avalanches de galets, lutter pour son équilibre et corriger au vol son angle de manœuvre pour se faufiler, hagard, entre deux monts lunaires. Ajoutons qu’un tel duo ne serait jamais parvenu à tenir la distance sur ces matins d’ivresse glacée, s’il n’était soutenu par un duo de vikings à toute épreuve : à ma droite, un frappeur de peau d’une implacable puissance, alias John Bonham, et à ma gauche, un tricoteur de cordages surtendues dans les tonalités de basse, l’impassible John Paul Jones.

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Le vaillant Zeppelin est né vers la fin de l'année 1968. Jimmy Page s'était auparavant distingué comme l'un des musiciens de studio les plus productifs de son époque. C'est sa patte, sa griffe acérée que l'on pouvait goûter sur bon nombre de tubes tels Gloria ou Baby please don't go des Them, You really got me des Kinks ou I can't explain des Who, sans oublier quelques morceaux gravés par Hallyday, Eddy Mitchel et Michel Polnareff. Vers 1968, Page allait intervenir en toile de fond du With a little help from my friends de Joe Cocker. Il est probable qu'aucun guitariste n'a autant marqué de son phrasé les enregistrements des années 60 !…

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Quid du batteur ? Robert Plant en connaissait un fameux, un autre natif de Birmingham, avec qui il avait eu le bonheur de fricoter en 1967 dans le groupe Band of Joy. Ce cogneur avait pour nom John Bonham et sa cote était déjà au zénith. Page était tombé à la renverse devant les prouesses de ce forcené des baguettes :

"j'avais imaginé un musicien au jeu puissant, mais rien de comparable à Bonham. Il était au-delà de ce que j'avais espéré dans mes rêves les plus fous, absolument phénoménal."

Il avait néanmoins fallu des trésors d'éloquence pour persuader cet oiseau rare de venir prêter main forte à cette énième édition des Yardbirds.

Dès la première répétition du morceau Train kept a-rollin', l'euphorie s'était emparée de Page comme de Plant…

"Je venais d'avoir vingt ans, et ce fut une explosion. Nous-mêmes n'en revenions pas !" avait relaté Plant. "C'était tellement fantastique que nous craignons de recommencer à jouer, de peur de ne pas retrouver cette incroyable osmose." jubilait Page.

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L'Angleterre n'ayant pas immédiatement craqué pour le groupe, Peter Grand avait jugé préférable de l'imposer en premier lieu aux Etats-Unis. À partir de la fin décembre 1968, Led Zeppelin s'était produit en ouverture de groupes alors en vogue, qui, inévitablement, allaient pâtir de la comparaison. A la fin d'un concert de Country Joe et Taj Mahal, le public en liesse avait scandé le nom de Led Zeppelin, c'était eux qu'il réclamaient à cor et à cri pour un rappel !… Vanilla Fudge, Jethro Tull et Iron Butterfly avaient subi un pareil sort. Pas facile de succéder à l'interminable set (4 heures en première partie) d'un Led Zeppelin qui laissait le public en transe.

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"J'étais à  la maison lorsque j'ai composé la base de Stairway to Heaven. J'ai senti que je tenais quelque chose d'exceptionnel".
Page avait montré sa création à John Paul Jones, à Headley Grange et ce dernier était demeuré médusé. Ensemble, ils avaient passé la nuit à peaufiner ce morceau.
"Au matin, Robert est arrivé avec John Bonham et nous leur avons fait écouter Stairway to Heaven. Robert était sidéré".
Après s'être isolé durant deux heure tout en écoutant la bande, Plant avait achevé l'écriture du texte.
"Ce fut extrêmement rapide, fluide, comme une inspiration divine. C'était magique, comme si nous étions hors du temps. Nous savions alors que nous étions en train d'écrire quelque chose qui ne se reproduirait plus," avait relaté ce dernier.

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Rétrospectivement, Page allait considérer que Stairway to Heaven était son plus bel apport à l'histoire du rock. Il se montrait particulièrement fier de son architecture.

"J'avais envie que le morceau s'accélère tout doucement, au fur et à mesure de sa progression. C'était LA chose que les musiciens m'avaient inculqués, le grand interdit : on ne ralentit pas, on n'accélère pas. Une fois que l'on est parti sur un tempo, on le conserve jusqu'au bout. Et bien, nous avons prouvé que l'on pouvait faire ce que l'on voulait, y compris accélérer le tempo !"

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Andy Johns avait persuadé Jimmy Page de se rendre à Los Angeles pour effectuer le mixage de l'album, aux studios Sunset Sound.

"Le son était fabuleux dans cette pièce" avait expliqué le producteur.

Pourtant,une fois de retour en Angleterre, une terrible déception attendait Page comme Johns : le mixage sonnait de manière déplorable.

"C'était atroce, vraiment nul ! Je me souviens m'être caché derrière un canapé." ahanait Johns. "Les trois autres se regardaient et pensaient : ils sont partis pendant un mois pour nous rapporter cela ? Je croyais que j'étais cuit, mais ils semblaient rejeter la faute sur Page…"

Le mixage de presque tous les morceaux était à reprendre, ce qui fut fait aux studios Island de Londres avec un résultat désormais irréprochable.

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En publiant une pochette dépourvue de toute mention, Page entendait clouer le bec aux "plumitifs" de la presse rock et prouver que Led Zeppelin pouvait vendre un album sans le moindre support publicitaire. Ils obtinrent gain de cause en dépit des réticences de leur maison de disque, qui jugeait cette approche suicidaire.

Les craintes d'Atlantic étaient on ne peut plus infondées. Le quatrième album de Led Zeppelin, celui qui accueillait le fameux escalier vers le paradis, allait demeurer leur plus grand succès à ce jour. Il deviendrait même l’un des disques les plus vendus de tous les temps. 30 ans après sa sortie le 8 novembre 1971, il s'en était déjà écoulé 22 millions d'exemplaires. Quant à la chanson Stairway to Heaven, bien qu'elle n'ait pas été publiée en single, ce que sa durée de sept minutes ne rendait pas aisée, elle allait devenir une incontournable des radios, l'un des morceaux les plus programmés sur les ondes (plus de 4 millions de fois).

Pourtant, malgré les espoirs de Page, l'attitude des médias concernant le groupe était demeurée globalement péjorative.

"L'une des critiques écrites sur Stairway to Heaven tenait en une seule ligne !" avait conté Page.
John Paul Jones avait toutefois eu un commentaire ironique, pour mieux souligner le fossé qui existait entre Led Zeppelin et le commun des hard rockers :
"Après cet album, personne ne nous a jamais plus comparé à Black Sabbath."

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À partir des années 80, le groupe se vit reprocher l'appropriation de chansons que d'autres avaient écrites. Jimmy Page n'allait jamais nier avoir puisé son inspiration dans d'innombrables morceaux de blues ou de folk. Mais que Stairway to Heaven ne fut pas une création originale, pouvait paraître plus étonnant. Randy California du groupe Spirit crut pourtant bon de rappeler que son groupe avait réalisé la chanson Taurus bien avant que le Zeppelin ne sorte son quatrième album… C'est du moins ce qu'il avait indiqué sur la réédition du premier album de Spirit.

"On me demande souvent pourquoi Stairway to Heaven ressemble autant à notre chanson Taurus, laquelle a été enregistrée deux années plus tôt. Ce que je peux dire, c'est que Led Zeppelin jouait en première partie de Spirit lors de leur première tournée américaine. Il est vrai que dès la première écoute, il apparaît que l'on peut difficilement douter de l'influence de Taurus sur Stairway to Heaven."

Page aurait essentiellement changé quelques accords de la partie acoustique jouée en arpèges sur Taurus en 1967. En tout cas, Randy Newman n'exprimait pas de grief à l'égard d'un tel copiage qui incluait l'esprit de l'arrangement (le Mellotron en guise de flûte). D'autres ont fait remarquer que la suite d'accord utilisée pour cette chanson était similaire à celle de And she's lonely du groupe Chocolate Watchband, qui avait parfois joué avec les Yardbirds. L'ironie de la chose, c'est que Chocolate Watchband était alors considéré comme un clone des Yardbirds.

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