L'histoire de la chanson Like a Rolling Stone de Bob Dylan

Rock Vibrations, la saga des hits du rock
Extrait du livre Rock Vibrations
la saga des hits du rock
par Daniel Ichbiah

2 - Like a Rolling Stone

Bob Dylan en 1966
Dylan en 1966

La scène se passe le 17 mai 1966 au Free Trade Hall de Manchester en Angleterre. Bob Dylan a démarré son concert de manière traditionnelle, entonnant She belongs to me, avec sa guitare acoustique.

Il a enchaîné sept ballades, concluant la première partie de son set avec le savoureux Mr Tambourine Man.

Après une courte pause, le barde aux cheveux touffus est réapparu entouré d'un groupe au complet ; les Hawks. Il a alors entonné un Tell me Mama volcanique, que n'auraient pas renié les Stones.

Le sage public venu se recueillir des mélopées du grand prêtre du folk n’est pas prêt à accueillir une telle furie sonore… Dylan affronte huées et sifflets, une cacophonie d'animosité, un tir de barrage condamnant sans appel ce virage électrique.

Imperturbable, le chanteur et ses braves Hawks poursuivent leur prestation, recouvrant les cris et insultes sous un mur sonore. Entre chacun des morceaux, les applaudissements sont d'une molle langueur, presque exsangues. Dylan poursuit son offensive, recyclant d'autres morceaux de son répertoire folk, recuisinés à la moulinette électrique : I don't believe you, Baby, let me follow you down, Just like Tom Thumb's Blues

Dylan electric

À la fin de cette chanson, une certaine Barbara, fan de la première heure, s’est levée et a gagné le bord de la scène afin de glisser un petit mot rédigé sur le tas :

Dites à l'orchestre de rentrer à la maison.

Son intervention est saluée par une salve d'applaudissements. Le plus fracassant reste à venir.

 

Au balcon, un garçon de 20 ans, Keith Butler, bouillonne de rage retenue. Dylan est-il en train de lui voler sa jeunesse ? Cet étudiant américain adulait tant les premières chansons du Dylan originel que son premier chèque de bourse a été consacré à l'achat d'une guitare acoustique. Seul dans sa chambre, il s’est patiemment entraîné à jouer Baby, let me follow you down, l'un des morceaux que Dylan vient de transfigurer ce soir là… Butler ne supporte pas le sacrilège que le maître inflige à ses tranquilles ballades…

Alors que Dylan s'apprête à entamer son tout dernier morceau, le théâtral Like a Rolling Stone, Butler a exorcisé sa grogne, hurlant d'une voix claire et dégoûté, un odieux anathème :

— Judas !

Piqué au vif, Dylan a riposté au tac au tac :

— I don't believe you (Je ne vous crois pas),

La répartie est habile puisqu'elle fait référence à l'un des morceaux électrifiés interprété un peu plus tôt. Mais sans lâcher sa proie, Dylan ajoute, de manière plus acerbe :

— Vous êtes un MENTEUR !

Il se retourne ensuite vers les Hawks qui entament l'introduction de la sublime complainte en leur assignant une tâche :

— Play fuckin' loud ! (Jouez aussi fort que possible !)

Le groupe s’exécute de bonne grâce.

Humilié, Butler a saisi sa copine Chris par le bras et a quitté la salle. Quelques minutes plus tard, l'étudiant aigri, de l'humeur d'un chat qui aurait été enfermé dans un lave-vaisselle, est accosté par une équipe de télévision américaine qui suit la tournée et leur livre son amertume :

N'importe quel groupe pop de m… aurait pu nous livrer ce truc immonde !

 

Et pourtant… Le concert de Manchester n’aurait pas dû être une surprise pour les adulateurs du poète.

Dès le début de l'année 1985, Dylan avait sorti un 45 tours annonçant le changement de couleur : Subterranean Homesick Blues, une déclamation sur une seule note, encadrée de guitares électriques et d'une batterie.

Subterranean Homesick Blues

À la fin du mois d'avril de la même année, les reporters d'un journal universitaire (Sheffield University Paper) avaient soulevé la question qui fâche :

— Il semble que certaines personnes se soient inquiété de la couleur électrique de votre dernier single ?

Dylan devait s'attendre à une telle mise sur le grill et avait feint un détachement teinté d'ironie :

— Les types qui jouaient sur ce morceau avaient un réel sens du swing. Ce sont des types qui savent vraiment ce qui se passe, pas juste des gars que j'ai ramassé dans la rue et avec qui j'aurais passé un super moment… Mais bon, c'est juste un morceau de l'album…

Devant l'insistance du jeune reporter, il avait même minimisé l'importance d'un tel 45 tours, rejetant la responsabilité sur les hommes en cravate qui supervisaient sa carrière, dans les bureaux climatisés de CBS.

— Mais pourquoi l'avoir sorti en single ?

— Ce n'est pas moi, c'est la maison de disque. Ils m'ont dit qu'il était temps de réaliser le prochain album et je me suis à enregistrer des morceaux. Ce qu'ils font des chansons après cela, c'est leur affaire. En ce qui me concerne, je n’enregistre pas de single.

 

Newport Festival

Le public qui avait acclamé les premiers albums acoustiques de Bob pouvait tout à fait supporter les rares excursions électriques de l'album Bringin' it all back home sorti le 22 mars 1965.

Sur des chansons comme She belongs to me, l'orchestration demeure assez feutrée et ne semble pas vraiment en mesure de pouvoir choquer les puristes du folk.

La véritable controverse liée à la désaffection du public est née à l'issue du concert donné le 25 juillet 1965 lors du Festival Folk de Newport.

Ce jour là, pour la première fois, Bob Dylan s'était produit en compagnie des membres d'un groupe, le Paul Butterfield Blues Band composé de Mike Bloomfield (guitare électrique), Jérôme Arnold (basse) et Sam Lay (batterie) et deux musicien supplémentaires, Al Kooper (piano) et Barry Goldberg (orgue). Le Paul Butterfield Blues Band étant programmé lors du festival, il pouvait sembler naturel que Dylan se joigne à eux le temps de sa prestation.


Selon ce qui a été rapporté par divers médias, la performance de Bob a été accueillie par un tonnerre de huées. Totalement anéanti par ce rejet, Dylan n'aurait pas même pu continuer son set électrique. Au sortir de trois chansons (Maggie's Farm, Like a Rolling Stone, It takes a lot to laugh it takes a train to cry), il était revenu sur scène seul avec sa guitare acoustique, et avait interprété sous cette forme dépouillée It's all over now baby blue et Mr Tambourine Man. Cette apparition au Newport Festival avait marqué le début une période d'hostilité entre Dylan et son public, une friction qui se serait étalée sur une année.

Et pourtant… Selon Bruce Jackson, l'un des responsables du Newport Folk Festival, qui avait assisté à au concert de juillet 1965, le désaveu du public aurait été une pure invention, une relation des faits déformée.

 

Tout serait-il parti d'un affreux malentendu ? Les médias auraient-ils créé de toutes pièces le rejet de Robert Zimmerman par ses admirateurs d'antan ? Dylan ayant fait l'objet de tant d'analyses contradictoires, parfois même ésotériques, il n'est pas commode de jauger une telle déclaration. Quoiqu’il en soit, afin de ne point laisser sa mémoire servir de seul juge, Jackson s’est appliqué à réécouter scrupuleusement 25 années plus tard les bandes enregistrées le jour de ce fameux concert et précieusement conservées.

Selon ce qu'a rapporté Bruce Jackson, Peter Yarrow (chanteur du groupe Peter, Paul & Mary) avait introduit Bob Dylan en ces termes, parlant de manière lente afin de ménager ses effets, marquant des pauses dans sa présentation :

La personne qui va venir maintenant… a changé la perception de la musique folk par le grand public américain en amenant le point de vue d'un poète. La personne qui va venir maintenant… ne dispose que d'un temps limité… Son nom est Bob Dylan.

Des cris enthousiastes étaient alors clairement perceptibles sur la bande, tandis que les musiciens du Paul Butterfield Blues Band réglaient des instruments ouvertement électriques. Pas la moindre huée, pas le moindre cri hostile. Une minute plus tard, le set avait démarré avec Maggie's Farm, une saillie rock saluée par d'immenses applaudissements. Il en avait été de même pour Like a Rolling Stone. Une fois le troisième morceau terminé, Dylan et le groupe avaient quitté la scène et Peter Yarrow était revenu prendre la parole. Ce n'est qu'alors que les hurlements auraient démarré. Yarrow avait tenté de parler mais avait été désarçonné par la fougue d'un public trop échauffé pour se contenter de si peu.

Yarrow avait déclaré :

Oui, Bob va chanter une autre chanson, j'en suis sûr. Nous allons le rappeler. Bob, pourrais-tu chanter une autre chanson ?...

Tandis que le public scandait son approbation, Yarrow, visiblement déboussolé avait tenté d'expliquer que Dylan n'avait répété que trois chansons en tout et pour tout avec le Butterfield Blues Band. Telle était la règle instituée sur le festival : trois chansons et pas une de plus. Même les stars n'étaient point supposées faire exception.

Les dylanophiles n'étaient pas de nature à entendre raison et Yarrow avait dû inciter Bobby à revenir chanter. Sur la pelouse, les filles et garçons de la beat generation faisaient écho, criant :

Nous voulons Dylan !

Le présentateur les avait rassurés.

Il arrive… Il va prendre une guitare acoustique.

La bonne nouvelle était tombée après quelques bribes de phrases incohérentes :

Il va revenir dès qu'il aura mis la main sur sa guitare acoustique .

Les cris de la foule avaient muté en un torrent d'applaudissement une fois Dylan de retour sur la scène. Il avait alors interprété en solo It's all over now, baby blue et puis Tambourine Man, avant de tirer sa révérence.

Bruce Jackson l'affirme : ce n'est qu'alors que les huées de la foule se seraient déchaînées, les fans refusant là encore la perspective de le voir partir. Et de conclure :

Je sais que lors de certains concerts qui ont suivi, certains fans ont hué les performances électriques de Dylan. Mais je n'ai jamais su si en la matière il s'agissait de fans réellement outragés par cette prestation ou de personnes qui avaient lu les comptes rendus de Newport 65 et en avaient conclu qu'ils se devaient d'agir ainsi.

 

Le compte rendu d'un concert intervenu un mois plus tard, le 28 août 1965 très exactement à Forest Hills transcrivait une ambiance de blitzkrieg. L'hostilité dirigée vers la scène est telle que c'en est effrayant. Bien que le public de Forest Hills ait su à quoi s'en tenir à la suite du Newport Festival, la majorité a manifesté un déplaisir extrême durant la moitié électrique. Selon un schéma qui allait se répéter inlassablement durant une année et qui aurait fait plier le commun des artistes, les 45 premières minutes acoustiques s'étaient déroulée dans une ambiance calme et respectueuse. Puis, la foule était devenue si bruyante et belliqueuse qu'il était difficile d'entendre la musique.

Ceux qui visionnent aujourd'hui de telles séquences demeurent cependant fascinés par ce qui ressort du brouhaha. Du Dylan énorme, accompagné par des musiciens de haute classe. En dépit des réactions épidermiques d'une partie conservatrice de l'audience folk, Dylan avait tenu bon. Rien ne pouvait le faire dévier de sa route. Il écrivait l'Histoire et avait juste un peu d'avance sur son époque.

Avec le recul, il est apparu que Dylan, à l'instar d'autres musiciens marquants tels que Miles Davis, avait inventé un son, un mariage a priori contre nature de l'âme folk et de l'électrification : le folk rock. Un modèle qui évoluerait bientôt vers le country rock et serait repris avec délectation par d'innombrables musiciens : Neil Young, Poco, les Eagles, Dire Straits… Un savant maillage qui avait dépoussiéré le folk et l'avait fait entrer dans une ère adulte, ennoblie. Fleuron du lot, Like a Rolling Stone était une étape de la trajectoire sinueuse suivie par une libertaire voyageuse, la Musique.

Sur les traces de Woody Guthrie...

Bob Dylan greatest hits

Natif de la ville de Duluth, Robert Zimmerman avait suivi la trace des folk-singers itinérants, à l'instar de son modèle, Woody Guthrie. Rebelle avant l'heure, il avait effectué fugue sur fugue dès l'âge de 10 ans, ce qui l'avait progressivement entraîné à errer sur les routes. À 12 ans, Zimmerman avait découvert le blues, ce qui l'avait poussé, lui qui tâtait déjà de la guitare, à apprendre le piano et l'harmonica. En 1960, à 19 ans, Zimmerman avait pour seul possession une moto et vivait au jour le jour, sans domicile fixe. Il avait bientôt abandonné l'Université pour veiller au chevet du poète Woody Guthrie, alors cloué dans son lit d'hôpital du New Jersey. Le lien qui le rattachait au chroniqueur des petites gens était intense et serait décisif pour la suite.


A New York où il était arrivé en janvier 1961 avec sa guitare pour tout bagage, Zimmerman, qui avait choisi le surnom de Dylan, avait gagné Greenwich Village, où le monde du folk était en train de s’épanouir. L'une des règles d'un grand nombre de club était la 'scène ouverte', un principe permettant à n'importe quel musicien de monter sur le plateau et de se faire entendre. C'est ainsi que Dylan s'était fait remarquer par Mike Porco, propriétaire du club Gerdes Folk City, qui l'avait engagé pour assurer la première partie de John Lee Hooker.

Suite à la parution d'un article élogieux dans le New York Times, Dylan avait attiré l'attention d'un producteur, John Hammond. Un contrat avait été signé le 26 octobre 1961 chez Columbia. Les événements s'étaient alors enchaînés sans temps mort. Le premier disque, Free wheelin était sorti avant la fin de l'année 1961, dévoilant une voix âpre, un jeu de guitare précis, un harmonica plaintif inspiré du blues et de longs poèmes imagés déclamés sur de belles mélodies folk. Ces textes incisifs contrastaient avec ce que la chanson populaire avait jusqu'alors véhiculé. L'esprit de Masters of War était sans concession :

Venez donc les maîtres de la guerre
Vous qui fabriquez les fusils
(…)
Vous qui vous cachez derrière des bureaux
Je veux simplement que vous sachiez
Que je peux voir derrière vos masques
(…)
Vous vous cachez dans votre demeure
Tandis que le sang des jeunes gens
Qui jaillit de leurs corps
S'infiltre dans la boue
(…)
Laissez-moi vous poser un question
Qu'est ce que vous procure votre argent ?
Allez-vous acheter le pardon ?
Pensez-vous que ce soit possible ?

 

Dylan s'inscrivait dans le courant alors baptisé protest song, certains thèmes abordés dans ses chansons évoquant l'exploitation des mineurs ou la menace d'une troisième guerre mondiale. Ce premier album comportait également deux hymnes appelés à devenir des standards : Don't think twice it's allright et Blowin' in the wind qu'il avait composé peu après son arrivée à New York. Ces ballades trempées dans le vent d'automne étaient émaillées des réflexions d'un jeune homme qui avait déjà longuement vécu et réfléchi.

En l'espace de quelques mois, Dylan allait devenir le miroir d'une jeunesse en désarroi, à la recherche d'autres réponses que celles d’un modèle de société qui paraissait tourner en rond. Surpris par l'ampleur de sa popularité, le chroniqueur allait refuser de se prêter au jeu, demeurant à distance de tout engagement idéologique ou social, déclinant toute tentative de récupération et refusant de devenir un porte-parole de la jeunesse. Dylan était juste Dylan.

L'Amérique officielle n'était pas préparée à l'apparition d'un tel phénomène. Avant l'apparition de l'homme à l'harmonica, le dernier monstre sacré s'appelait Elvis Presley. Aucune comparaison n'était possible entre le garçon de ferme de Tupelo au déhanchement sexy, devenue l'idole bronzée de la middle-class au travers de films hawaïens d'une grande futilité et l'auteur solitaire viscéralement incapable de compromis, émaillant ses textes d'une versification digne de Rimbaud, chantant ses blues intimes d'une voix éraillée. Dylan allait jusqu’à négliger le moindre effort pour se faire aimer dans une contrée bâtie autour du glamour et de l'artificiel.

La presse malmenée

La star récalcitrante avait dérouté le monde des médias par son refus de jouer le jeu du vedettariat. Rebuté par la superficialité d'un grand nombre de reporters, il prenait un malin plaisir à les brusquer, répondre à côté, retourner les questions pour mieux prendre au piège les journalistes aux dents blanches de la vieille école. Rares sont les artistes qui surent manifester une telle désinvolture, un mépris aussi peu voilé pour la gente des scribes.

Le 3 mars 1965, le chanteur avait dérouté bien des membres du clan des gratte-papier lors de sa conférence de presse :

— Parlez-nous de votre film.
— Il sera en noir et blanc.

— Qui jouera dedans ?
— Le héro.

— Quel rôle y aurez-vous ?
— Ma mère.

(…)

L'un des participants avait fait mine d'élever le débat mais n'avait pas été épargné :

— Que pensez-vous de la situation des poètes américains ? Kenneth Roxroth a estimé que depuis 1900, près de trente poètes américains s'étaient suicidés.
— Trente poètes ! Mais que dire des femmes d'intérieurs, des postiers, des balayeurs de rues et mineurs d'Amérique ? Franchement, qu'y-a-t-il de particulier à ces trente personnes appelées des poètes ? J'ai connu des gens très biens qui se sont suicidé. L'un d'eux n'a jamais rien fait d'autre que travailler dans une station d'essence toute sa vie. Personne ne l'a jamais considéré comme un poète, mais si vous pouvez appeler des types comme Robert Frost un poète, alors moi je dirais que ce type à la station service était aussi un poète.

— Bob, pour nous résumer, avez vous une philosophie importante pour le monde ?
— Vous plaisantez ? Le monde n'a pas besoin de moi. Franchement, je ne mesure que 1,60 mètres. Le monde peut se passer de moi. Vous ne savez pas que tout le monde meurt. Peu importe combien vous vous croyez important.

La journaliste Laurie Henshaw fut pareillement mise à mal lorsqu'elle interviewa Bob pour Disc Weekly. L'entretien avait démarré ainsi :

— Pouvez-vous me dire où et quand vous êtes né ?
— Non, vous pouvez le trouver par vous-même. Il existe de nombreuses biographies que vous pouvez consulter. Ne me demandez pas où je suis né et où j'ai vécu. Ne me posez pas ce type de questions. Trouvez les réponses dans d'autres journaux.

— Je préfèrerais les entendre de votre bouche.
— Je ne compte pas vous le dire.

Après quelques tentatives pour cerner personnage au travers de ses goûts vestimentaires, de l'argent qu'il gagnait et autres babioles, Laurie Henshaw avait changé d'approche :

— Vos chansons ont un contenu très fort…
— Avez-vous écouté mes chansons ?

— Oui. Masters of War, Blowing in the wind.
— Et Spanish lover ? Vous l'avez écouté celle là ? Pourquoi n'écoutez-vous pas cela ? Écoutez, je ne me soucie pas le moins du monde de ce que votre journal écrit à mon propos. Ils peuvent écrire tout ce qui leur passe par la tête, vous le réalisez ? Les gens qui m'écoutent ne lisent pas votre magazine.

Laurie Henshaw avait vainement tenté de s'en tirer en s'intéressant aux guitares de Bob ou aux reprises de ses chansons par d'autres groupes. Dylan n'avait pas changé de ton. Ses deux dernières réponses en témoignaient :

— Est-ce que peignez ?
— Bien sûr.

— Quelle sorte de peinture ?
— J'ai peint ma maison.

Il avait alors abruptement terminé de son propre chef l'interview.

A Paris, la conférence de presse donnée à l'hôtel George V en mai 1966 devant un apanage de journalistes demeure un joyau du genre :

— Avez-vous quelque chose de spécial à exprimer quand vous chantez ?
— Non.

— L'intérêt artistique de vos œuvres justifie-t-il le déplacement de foules que vous suscitez ?
— Je ne sais pas très bien ce que veut dire artistique.

— Qu'est ce qui vous a donné l'idée de chanter du folk song ?
— En 1959, il y avait des réclames partout : chantez du folk song.

— Est-ce que vous vivez toujours comme un beatnick ?
— Qu'entendez-vous par beatnick ?

— Quelqu'un qui se moque de l'argent, des honneurs, qui voyage quand il en a envie.
— Merci beaucoup de m'avoir appelé beatnick, dans ce cas là.

Sans crier gare, Dylan avait émis une déclaration personnelle en impromptu :

— Que les messieurs de la presse qui ne connaissent rien à mes chansons s'abstiennent de poser des questions touchant à ces chansons !…

Bien avant cette mémorable session que seul Dali égalera parfois, le versificateur émancipé de la pop music avait passé à la moulinette bien d'autres membres de la médiatique obédience.

Son autre spécialité consistait à retourner la question, interviewant celui qui était censé le questionner. Dylan prenait un malin plaisir à mettre en perspective la vacuité de certaines interviews, forçant l'infortuné rédacteur à une explication de texte, pas toujours aisée à assumer.

En réponse à un tel mutisme, certains magazines se plurent à décrire le poète à la manière d'un ermite, aussi tendre qu'une liqueur de vodka, assénant ses orties verbales au compte goutte, avec un dédain mêlé de dérision. Durant ses premières années de gloire, jamais au grand jamais, il n’a semblé vouloir entrer dans la combine. Il refusait de parler de politique ou de développer les thématiques non violentes qui semblaient pourtant lui tenir à cœur. Pour faire bonne figure, certains médias allaient se complaire en descriptions de l'individu, parlant de sa démarche traînante, de ses cheveux hirsutes, de sa consommation maniaque de cigarettes. Dylan lâchera à leur propos :

Ils perdraient leur job s'ils ne critiquaient pas tout ce qui passe.

Fans sincères, les étudiants du Sheffield University Paper avaient d'ailleurs été étonnés de découvrir un personnage désireux de converser en bonne intelligence sur la seule question essentielle pour lui : la musique. Ils allèrent jusqu'à lui poser cette question :

— Selon vous, pourquoi la presse nationale tente de vous faire passer pour un type colérique, ennuyeux et tout le reste ?
— Parce qu'ils posent les mauvaises questions, du genre 'Qu'avez-vous pris au petit déjeuner', 'Quelle est votre couleur favorite', des trucs de ce genre. Les reporter de quotidiens, mon Dieu, ce sont juste des écrivains bourrés de complexes, des romanciers frustrés. Ils ne font de mal à personne ni même à moi en m'affublant de toutes ces étiquettes savantes. Ils sont bourrés d'idées préconçues à mon sujet, donc je m'amuse avec eux.

La génèse d'un morceau de légende

Dylan n'était pas disposé à se laisser enfermer dans le carcan du folk. La vague anglaise, l'énergie des Rolling Stones ou celles des groupes californiens interpellait le Picasso des émotions, de plus en plus attiré par une poésie plus fantastique et surréaliste. Après quatre albums réalisés avec pour seul accompagnement sa guitare et son harmonica, Bringin' all back home avait marqué un tournant, accueillant quelques morceaux électrifiés, tels le fameux Subterranean Homesick Blues. Celui par qui le scandale arrivait allait pousser l'expérience plus avant à l'occasion d'un extraordinaire album, peut-être son œuvre maîtresse, Highway 61 Revisited, dans laquelle figurait le dantesque Like a Rolling Stone.

Dylan était revenu lassé de sa tournée anglaise de 1965, au cours de laquelle il avait joué ses derniers concerts acoustiques. Il envisageait purement et simplement de jeter l'éponge et s'était retiré avec sa femme Sara dans une maison de Woodstock qu'il louait à la mère de Peter Yarrow. C'est dans un tel contexte qu'il avait écrit un long texte d’une dizaine de pages, qui allait devenir Like a Rolling Stone. Une allégorie amère, trempée dans l'absinthe, en forme de réquisitoire éhonté, blâmant la chute vertigineuse d'une fille qui avait connu la richesse…


Il fut un temps où tu t'habillais si bien
Tu jetais dix cents au mendiants, pas vrai ?
Les gens appelaient pour dire ‘gaffe, poupée, tu vas trébucher’
Tu pensais qu'ils te faisaient marcher
(…)

Et de continuer en clamant que la jolie pimbêche n’était plus si fière maintenant, sans logis, inconnue de tous, like a rolling stone, à la manière d'une pierre qui roule…

D'autres passages paraissaient indiquer que le narrateur ciblait une personnalité particulière, au parcours chaotique :


Tu passais ton temps sur le cheval de chrome avec ton diplomate
Qui portait sur son épaule un chat siamois
Comme ce fut dur lorsque tu as découvert
Qu'il n'était pas vraiment là où cela se passe
Une fois qu'il t'eut pris tout ce qu'il pouvait piller

Dylan n'avait pas forcément prévu de mettre ces vers en musique. Mais un jour, alors qu'il se trouvait au piano, il s'était surpris à chanter How does it feel ?… Like a Rolling Stone naquit ainsi sur le clavier avant d'être transposé à la guitare.

Rarement une chanson n'avait accueilli une prose aussi forte, aussi acerbe et fleurie. Qui avait bien pu inspirer une telle diatribe à Bobby ? Certains ont prétendu qu'il pouvait s'agir de son ex-compagne Joan Baez, qu'il venait de larguer. Mais selon la chanteuse folk, la cible aurait été le musicien et poète Bob Neuwirth, longtemps son proche confident. D’autres ont voulu y reconnaître le top model Edie Sedgwick, jadis la protégée de Andy Warhol — elle apparaissait dans son film Chelsea Girls. Intimement liée à la scène pop art des années 60, Sedgwick aurait été la compagne éphémère de Mick Jagger et de Lou Reed avant de mourir à l'âge de 28 ans. Or, Edie avait raconté que des junkies de la jet set, avaient dérobé tous ses bijoux et vêtements. Se pourrait-il que Dylan ait extrapolé le texte de Like a Rolling Stone à partir des frasques et mésaventures d'une telle figure de la scène pop-art ? L'intéressé n'a pas voulu confirmer mais a tout de même dit ceci :

Je n'ai jamais eu grand chose à voir avec Edie Sedgwick. J'ai lu ici et là que nous avions été en relation mais tout ce dont je me souviens, c'est qu'elle traînait alentour. C'était une chouette fille, passionnante et très enthousiaste. Elle gravitait autour de Andy Warhol et moi-même j'entrais et sortais de scène. Ma femme et moi vivions dans l'hôtel Chelsea vers 65 ou 66. Nous avions quitté l'hôtel un an avant la sortie du film Chelsea Girls. Pour le reste, je ne me rappelle pas avoir eu une relation particulière avec Edie.

D'autres inspirations ont été suggérées. En premier lieu, la chanson Rolling Stone du bluesman Muddy Waters. De plus, comme allait en témoigner le documentaire Don't look back, il était en train de chanter Lost Highway de Hank Williams les 3 et 4 mai 1965, quelques semaines avant d'écrire Like a rolling stone. Or cette country song démarrait par la phrase I'm a rolling stone. Le plus étonnant reste que Dylan ait déclaré qu'il avait eu l'idée du couplet en écoutant La Bamba, ce chant traditionnel mexicain rendu célèbre suite à son interprétation par Ritchie Valens !

Quoiqu’il en soit, cette chanson que Dylan avait composée au piano en une seule nuit lui a ouvert de nouveaux horizons. Les textes qu’ils va élaborer par la suite vont témoigner d'une nouvelle maturité, d'un horizon plus impressionniste. Pour mettre en scène ces extravagances, ni l'acoustique sobre des premiers albums, ni l'accompagnement rock ébauché sur des chansons telles que Subterranean Homesick Blues ne pouvaient convenir. Il fallait aller au-delà de telles normes, élaborer un nouveau décor.

Les séances de juin 1965

Durant les séances qui se sont déroulées en juin 1965 dans les studios de Columbia à New York, Dylan avait convié plusieurs musiciens de renom : Mike Bloomfield (guitare), Frank Owens (piano), Robert Gregg (batterie), Joseph Macho Jr. (basse), Al Gorgoni (guitare). Un troisième guitariste allait se retrouver sur les lieux, un dénommé Al Kooper…

Si l'intention première était d'aller au-delà du folk comme du rock, tout était à inventer. Ni Dylan, ni le producteur Tom Wilson n'avait d'idées préconçues. Il ne semblait pas exister de sonorité qu'ils puissent citer comme référence. Comme l’a rapporté Mike Bloomfield :

Personne n'avait la moindre idée de la façon dont cela devait sonner au juste. Dylan ne dirigeait pas la musique. Le producteur ne nous disait pas ce qu'il fallait jouer. C'était une affaire de pure chance.

C'est par une étrange alchimie qu'un son proche du rythm'and blues allait alors émerger. La clé : la combinaison guitare / piano / orgue. Elle n'était pas nouvelle en soi, mais son traitement avait quelque chose d’original. Le plus étonnant, c'est que ce qui sera par la suite assimilé au son Dylan est né en partie du hasard.

 

La légende a longtemps voulu que la chanson ait été enregistrée en une seule prise, un seul jet, une idyllique osmose digne d'un moment fort de Miles Davis et John Coltrane en live. Pourtant, l’on sait aujourd'hui qu'il s’agit d’une légende et divers témoignages discographiques en attestent. Le 15 juin, Dylan avait enregistré 5 prises d'un Like a Rolling Stone relativement dépouillé avec un rythme de valse et une dominante guitares et piano. À l'évidence, un tel habillage n'était pas à la hauteur de la comedia dell'arte dépeinte tout au long de ces quatre couplets fiévreux et brechtiens.

Le lendemain, Dylan avait effectué 15 prises successives de Like a Rolling Stone — la quatrième ayant été retenue pour le single comme pour l'album. C'est à cette occasion que le musicien Al Kooper a accompli un acte de légende… Selon ce qu'il a lui-même raconté; il était arrivé vers une heure vingt dans le studio, sur l'invitation de son ami le producteur Tom Wilson. Kooper cultivait le désir secret de faire valoir ses talents de guitariste à la première occasion. Une fois sur place, il avait découvert que ce rôle était déjà tenu par Mike Bloomfield. Pas de chance…

A deux heures moins le quart, Dylan était en train de répéter une longue chanson et Kooper avait été sidéré par ce qu'il entendait. Puis, Dylan s’était mis à pester parce qu'il lui manquait une partie d'orgue adéquate. Tandis que Tom Wilson avait été appelé au téléphone, Kooper s'était assis devant l'orgue Hammond B3 pour improviser quelques contrepoints. Ce faisant, il avait créé quelques-unes unes des répliques instrumentales les plus célèbres de l'histoire.

Ce que j'ai joué était totalement spontané, a affirmé Kooper. Je savais que je pouvais le tenter parce que j'avais joué de la guitare au cours de nombreuses séances. ‘Like a Rolling Stone’ était unique parce que je n'étais pas en train de jouer l'instrument dont j'avais la maîtrise. Je me trouvais sur un territoire vraiment peu familier, en train de me battre pour mon avenir en tant que musicien. J'étais à la merci du producteur Tom Wilson qui aurait aussi bien pu me virer. Mais il m'a fait confiance, et c'est ainsi que je suis devenu organiste.

Les méandres opérées tant bien que mal par Al Kooper allaient laisser leur trace et imprimer une marque essentielle dans Like a Rolling Stone. L'orgue Hammond B3, déjà valorisé par les Animals dans House of the Rising Sun allait définitivement gagner ses galons d'instrument rock. Mike Bloomfield, de son côté avait opéré des prodiges à la guitare.

Dylan vient d'inventer le country rock

Highway 61

La plupart des morceaux de Highway 61 Revisited font ressortir l'ambiance d'une performance live que l'on retrouvera rarement par la suite.

Déclamatoire, Ballad of a Thin Man s'adresse aux adultes dépassés par les événements, ceux qui ne comprennent rien à ce qui est en train de se passer dans la société. La chanson se déroule sur un même maillage orchestral sublimement agencé.

Just like Tom Thumb's Blues s'écoule avec une fluidité printanière tout en mettant en scène une galerie de fantasques personnages, de Beethoven à Galilée.


Le seul titre intégralement acoustique, Desolation row, révèle un Dylan en très grande forme, dressant un tableau cynique et acide d'une certaine civilisation américaine :


(…)
Voici venir le commissaire aveugle
Ils ont réussi à le mettre en transe
D'une main il s'agrippe au funambule
Il fourre l'autre dans son pantalon
Les forces d'intervention ne se lassent jamais
Elles ont besoin d'activité
Madame et moi observons cela ce soir
Sur la promenade de la désolation

L'album allait porter le nom de l'un des titres, Highway 61 Revisited. La chanson évoquait une autoroute qui part de la Nouvelle Orléans pour remonter jusqu'au Canada, et laissait entendre avec humour que tout pouvait y arriver.

L'album sortit le 30 août 1965 et gagna la troisième position des charts, une performance pour Dylan. Quand au single, Like a Rolling Stone, il monta jusqu'à la deuxième place du Billboard, du jamais vu là encore pour ce marginal de luxe. Le plus remarquable en la matière, c'est qu'il s'agissait du premier single dont la durée dépassait les 3 minutes, une moyenne soi disant incontournable pour qu'un disque puisse passer en radio. Like a Rolling Stone s'étalait sur 6 minutes et 13 secondes ! Plusieurs années s'écouleront avant que d'autres ne réitèrent une telle performance, tels les Beatles en 1968 avec Hey Jude.

 

Les irréductibles du folk traditionnel allaient certes bouder Highway 61 revisited. Pourtant, le son développé de manière presque aléatoire par Dylan allait devenir une référence, inspirant un nombre incalculable d'enregistrements. Parmi les groupes et artistes influencés par l'album ont figuré Buffalo Springfield, The Band, les Byrds, Carole King ou James Taylor, mais aussi Bruce Springsteen. Et l'on perçoit des traces de Highway 61 dans certaines incursions country prises par les Rolling Stones, comme dans Let it bleed.

À la suite de Highway 61 Revisited, Dylan allait commettre un autre monument, le double album Blonde on blonde, intégrant le délicieux I want you, le sarcastique Rainy day women 12 and 35, le charnel et désabusé Just like a woman, et une très longue ballade, Sad eyed lady of the lowland.

Dylan avait gravé 7 albums historiques lorsque survint le choc; un accident de moto en août 1966...

 

(la suite dans le livre Rock Vibrations...)

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