Qui est Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon ?

Portrait et brève histoire de Jeff Bezos, l'homme le plus riche du monde fin 2017 et d'Amazon – Comment Bezos a bâti sa fortune. Son style de leadership.

Ce texte avait originellement été écrit dans le cadre d'une préface pour la version française d'un livre sur Bezos - préface qui n'a pas été acceptée par l'éditeur américain. Je l'ai reproduit dans le livre : de Kennedy à Madonna, une compilation d'essais que j'ai écrits au fil des années autourde 17 personnalités marquantes de l'Histoire récente.

Cette page constitue un extrait du chapitre : 'Jeff Bezos, rebelle par vocation ?'.

Daniel Ichbiah

Jeff Bezos, rebelle par vocation

Jeff Bezos, le fondateur d'Amazon

On l'a parfois adoubé d'un qualificatif en tous points élogieux. Jeff Bezos serait le prétendant à la succession de Steve Jobs. Non pas à la tête d'Apple, mais en termes de vision, de panache…

Nul ne saurait dire si ce sont des gens d'Amazon qui ont fait circuler cette idée afin que, comme un mantra, elle en vienne à s'imprimer dans l'esprit. Toujours est-il qu'il reste bien du chemin à parcourir pour que Bezos en vienne à se substituer au fondateur d'Apple en termes d'aura.

Sixties

Steve Jobs, mais aussi Richard Branson et dans une certaine mesure Bill Gates disposeront à jamais d'un atout précieux. Ce sont des enfants des années 60. Ils ont baigné, chacun à sa façon, dans un contexte idéologique contestataire, à une époque où il était de bon ton d'afficher sa différence, de briser l'ordre établi, de rêver à de nouvelles formes de vie.

Jobs

Steve Jobs, pour sa part, ne s'est pas contenté d'un bref parcours dans le petit bain. Il s'est plongé corps et âme dans la contre-culture, allant jusqu'à tenter de trouver le nirvana dans les montagnes de l'Inde. Enrobé dans cette étoffe aux parfums de patchouli, il a affronté l'univers de la micro-informatique naissante, en distillant ses idées fantasques. Son rêve d'un monde meilleur, il l'a injecté dans ses ordinateurs, dans ses écrans.

Bill Gates

Plus traditionnel, Bill Gates a offert au grand public une version de l'informatique accessible à tous, néanmoins imbibée de quelques zestes de l'esprit des sixties.

Richard Branson, pour sa part, ne cesse de nous surprendre et d'aller là où on ne l'attend pas, témoignant d'un esprit déjanté imbibé des seventies, assorti d'un souci de sauvegarde de la planète qui l'amène à s'engager sans réserve en la matière

S'il est plus jeune, Pierre Omidyar, le fondateur d'eBay a très vite consacré l'essentiel de sa fortune à dispenser des dons visant à promouvoir toutes sortes d'entreprises, avec une intention ouvertement affichée d'améliorer le monde.

Le logo d'Amazon

Il demeure que Bezos a souvent eu la sensation d’être mal aimé – et la chose vaut également pour Amazon. À la fin de l’année 2012, il est même allé jusqu’à organiser une rencontre avec ses principaux cadres, déplorant que l’image d’Amazon soit perçue négativement, alors que des sociétés comme Apple, Virgin ou Nike sont appréciées du public. Il a donc plaidé pour que cette image soit modifiée. Il semble pourtant que Bezos peine à comprendre que ce facteur – se faire apprécier – ne dépend pas simplement de campagnes de marketing ou de formules mathématiques.

Wall Street

Jeff Bezos n'a pas produit ses premières feuilles dans un jardin dont l'engrais serait l'idéalisme social. C'est un pur produit du New York des années 80, celui dépeint dans le film Wall Street. Il vient du monde des traders et sa philosophie est celle d'un battant, d'un conquérant, d'un 'winner'. Il semble aimer faire régner autour de lui une atmosphère digne de la légion, souvent impitoyable, quelque chose de belliqueux, où le droit à l'erreur est minimal si tant est qu'il existe.

Si l'on a pu se délecter des frasques d'un Jobs ou d'un Branson, une certaine dimension a semblé manquer à Bezos. Serait-ce le grain de folie, la dimension humaine, la générosité de la vision ? Difficile de le dire…

Wall Street

Lorsque Branson se passionne pour l'exploration spatiale, il s'y lance corps et âme, investit les deniers de Virgin tête baissée, s'acharne à faire de ce rêve une réalité, avec l'insouciance d'un néo-hippie. Lui-même passionné par l'espace depuis le plus jeune âge, Bezos a un jour répondu à une question posée sur ce thème qu'il n'était pas sûr que la chose intéresserait les investisseurs en capital-risque. Il a depuis fondé une entreprise, Blue Origin, qui tente de développer un lanceur spatial. Pourtant, Virgin Galactic a bien plus avancé dans cette quête.

À la fin des années 70, Jobs qui avait fondé Apple depuis trois ans déjà a passé des semaines entières à aller voir les députés américains, soucieux d'améliorer le système éducatif de son pays. Pour sa part, si Bezos a soutenu quelques initiatives isolées, c'est avant tout comme donateur.

C'est ce zeste de démesure qui rendait Jobs fascinant et qui nous fascine encore aujourd'hui chez Richard Branson qui paraît absent, en comparaison avec certains de ceux qui l'ont précédé. Nous sommes dans le royaume du business, en présence d'un homme de business, et le business, nourri de gloires éphémères et peu partageuses, a rarement fait rêver les foules.

L'un des rares survivants de la vague de 1995

Il existe quelques facettes ensoleillées à l'histoire d'Amazon et celles-ci éclairent Bezos d'une lumière avantageuse. Minimiser ce qu'il a accompli serait vain : les faits parlent d'eux-mêmes.

Flashback

Les startups apparues vers 1995 et qui ont tenu le choc sont fort peu nombreuses. Amazon est l'une des rares entreprises des débuts du Web qui ait survécu, un statut qu'elle partage avec eBay, Yahoo! et aussi Google, qui bien qu'arrivé plus tardivement, a su tirer son épingle du jeu. En chemin, les embûches, les traquenards, les pièges ont été le lot quotidien et la plupart des jeunes pousses de l'époque y ont succombé.

La force de Bezos, comme quelques rares autres dirigeants de certaines sociétés pionnières a été de saisir très vite, sur le tas, quelles étaient les règles non écrites de ce nouveau Far West. Quelles seraient les attentes des visiteurs de boutiques en ligne ? Quelles libertés pouvait-on prendre face aux modes de ventes traditionnels ? Que fallait-il accomplir pour que les visiteurs ne soient pas tentés de quitter un site à peine arrivés sur sa page d'accueil ? Comment pouvait-on les inciter à revenir ?

Le premier bâtiment d'Amazon
      Le premier bâtiment d'Amazon

Bezos a flairé que ce nouveau personnage, l'homo interneticus, ne répondait plus aux mêmes critères. De par la nature du Web, il venait de son plein gré, consommait de son plein gré, pouvait faire office de conseil auprès de ses pairs. Le fondateur d'Amazon a donc eu de nombreuses idées brillantes, même si elles pouvaient paraître choquantes dans le contexte du commerce traditionnel.

Jeff Bezos a ainsi perçu qu'Amazon ne pouvait que gagner à publier tous les commentaires de lecteurs, même désobligeants, à propos d'un livre. Tant pis si les éditeurs étaient sous le choc. Cette vox populi était bonne pour le site car les consommateurs se sentaient en confiance, plus à l'aise avec leurs pairs qu'en présence d'un vendeur biaisé.

Dans un même ordre d'idée, Bezos a eu l'intuition de la recommandation implicite. Les clients qui ont acheté tel livre ont également acheté tel autre. N'importe qui aurait pu y penser mais il y a songé et très tôt.

Bezos a aussi vu qu'il pouvait être bon d'afficher, non pas un Top 100, mais un classement intégral des ventes de livres ou de disques, sans limite. Que l'on soit troisième, ou millionième des ventes, le fait apparaît, cruel et implacable, au vu et au su de tous. Le temps des hit-parades truqués ou complaisants disparaît pour laisser place à une réalité qui peut être douloureuse pour certains, qu'ils soient auteurs ou éditeurs.

Bezos a également perçu, avant Apple, les vertus de l'achat en 1 clic. Il a ainsi réduit à néant ce facteur temps qui autrement, annihilait bien des ventes. Qui n'a pas, après réflexion, annulé une commande qu'il avait commencé à passer ? Bezos a voulu limiter au minimum la période de doute et favoriser l'achat d'impulsion.

Très vite, Bezos a tout de même fait office de poil à gratter. Il ainsi ouvert la vente d'un article à n'importe qui - pas seulement aux éditeurs ou fournisseurs officiels. Le CD officiel de Nevermind de Nirvana a donc dû batailler avec des versions 'occasion' proposées par des revendeurs de tous poils. Du moment qu'au final le client trouve un article au prix le plus bas possible chez Amazon, tout est permis

Bezos a voulu étendre son empire bien au-delà des livres sans se donner de limite. Le capitaine d'Amazon a diversifié son activité à très grande échelle, transformant ce qui n'était à l'origine qu'une librairie en un supermarché où l'on trouve les articles les plus inattendus, des couches culottes aux bijoux. Pour ce faire, il a fait construire de gigantesques entrepôts, il a fait édicter des méthodes de travail. Amazon a très vite eu à gérer l'approvisionnement comme la livraison de millions d'articles avec ce que cela peut supposer comme aléas et petits détails à régler. Peu d'individus seraient en mesure de conduire une telle armada, et apprivoiser une telle activité, en croissance perpétuelle.

Le logo d'Amazon

De nos jours, Amazon n'a pas vraiment d'équivalent sur le Web. eBay se contente de mettre en contact vendeurs et acheteurs. Google et Yahoo! dispensent avant tout leurs services via le Web mais n'ont pas à supporter la livraisons d'articles divers chez le consommateur. Microsoft comme Apple, vendent des types d'articles limités (logiciels et consoles de jeux pour le premier, ordinateur, téléphones et tablettes pour le second). Amazon est sans doute le seul géant du Web à embrasser un catalogue aussi diversifié.

Il existe certes des structures comparables à Amazon en France, comme CDiscount, mais cette société œuvre essentiellement sur le marché national et sur le créneau des bonnes affaires, sans prétention à couvrir le spectre entier du marché. Amazon pour sa part vend de tout - même si cette notion n'est pas toujours connue du grand public : des jouets, de l'électroménager, de la joaillerie, des articles de sport…

Alors, sur ce point, on ne peut que tirer son chapeau à Bezos qui s'est attaqué à la facette sans doute la plus complexe du Web : offrir des articles depuis un site et les livrer à domicile partout dans le monde.

Explosion de la bulle

L'appétit de conquête de Bezos semble sans fin. Comme de nombreux créateurs de startups, il n'a pas su résister à la tentation d'investir tout azimut vers 1998. Il est vrai que l'environnement économique de la fin des années 90 donnait l'impression qu'une fois la combinaison d'entrepreneur enfilée, on pouvait se prendre pour Batman.

Poussé par la vague de folie de cette époque, Bezos a dépensé sans compter afin de tenter d'absorber la moindre start-up qui pouvait servir ses plans de conquête sans partage du marché en ligne. Il serait présomptueux de lui faire la leçon rétrospectivement car à cette époque, quiconque ne répandait pas généreusement les millions de dollars fiévreusement lâchés par les banques et fonds de pension passait pour un ringard qui n'avait rien compris au film. La mode, jusqu'à ce fameux 10 mars 2000 où la bulle Internet explosa, c'était de miser sur le Web, qu'importe le montant des pertes que les investisseurs voulaient croire passagères. Le réveil fut cruel.

Bezos qui avait pressurisé ses employés, fronçant le sourcil envers quiconque aurait daigné entretenir une vie de famille, prendre ses week-ends ou ses soirées pour faire sauter le bambin sur ses genoux, Bezos celui qui ne faisait pas dans la dentelle, licencia froidement ces mêmes personnes qui s'étaient données corps et âmes pour que les colis soient acheminés à temps aux chers clients. Ils furent 1 300 à être jetés par-dessus bord à la fin de l'année 2000. Certains avaient lâché des postes grassement payés chez Apple ou ailleurs.

Steve Jobs, qui n'était jamais à court d'une flèche empoisonnée envers ceux qu'il avait dans le collimateur avait décoché à l'un de ceux qui l'avait quitté un an plus tôt pour Amazon :



" Après tout, c'est sans doute une bonne chose. Si tu choisis de partir pour ce commerçant ennuyeux, c'est que tu n'es pas assez smart pour Apple ! "

Il n'empêche : bien des employés qui avaient sacrifié leur vie personnelle pour une carrière chez Amazon ont eu ce jour-là une belle démonstration de la futilité de l'attachement sans faille à une entreprise privée.

Que Bezos soit un workaholic affirmé, pas de souci. Qu'il ait voulu imposer un rythme effréné à ses collègues lors des années où il fallait coûte que coûte prendre position sur un marché, cela peut se comprendre. À plus d'une reprise, Amazon faillit être emporté par la débâcle. Il a fallu affronter les rapports ultrapessimistes d'analystes du marché, qui pouvaient faire chuter dramatiquement le cours en Bourse. Il a fallu affronter la concurrence de géants comme le libraire Barnes et Nobles ou le titan de la distribution Walmart, qui pouvaient compter sur un trésor de guerre immense pour tenter d'annihiler le fragile Amazon. Et ces titans n'ont pas ménagé leurs coups.

Que Bezos soit parvenu à demeurer là, à établir Amazon comme une marque incontournable et durable, mérite donc en soi le respect.

Le souci avec Bezos semble être qu'il est prêt à tout pour accomplir ses désirs, et que tous les moyens semblent bons. Lorsqu'il a vu que le sage Pierre Omidyar, fondateur d'eBay n'était pas disposé à se vendre à Amazon, il a lancé le développement d'une réplique d'eBay, exigeant de ses techniciens que ce duplicata soit prêt en trois mois. Il a négligé un aspect qu'il aurait pourtant dû percevoir, puisque lui-même a dû se battre avec des géants du livre lors des débuts d'Amazon : il est difficile de faire mieux que celui qui a essuyé les plâtres. Tout comme Barnes & Noble avait cru ne faire qu'une bouchée de Amazon et a mordu la poussière, Bezos a cru qu'il ne ferait qu'une bouchée de eBay. Il a été contraint de coexister.

Une propension à briser les règles établies

La première page Web d'Amazon
      La première page Web d'Amazon

On pourrait dire au fond que Bezos est un résumé des qualités et des défauts de certains grands managers.

Il est têtu, convaincu de la justesse de sa vision, inébranlable, capable d'une foi en des jours meilleurs alors que le navire prend l'eau de toutes parts. Il est rusé, il sait apprendre et donc grappiller les idées opportunes lorsque l'occasion se présente. Il sait s'entourer de gens de qualité et ne recule devant rien dès lors qu'il s'agit de séduire un cadre qui pourrait servir Amazon.

Dans le même temps, Bezos peut aisément apparaître comme un capitaine dénué de sentiment, capable de presser ses collaborateurs comme des citrons, afin d'en extraire la moindre goutte, sans souci de leur vie personnelle, de leurs états d'âme, de leur façon de voir les choses. Il peut réduire à néant un collaborateur qui ne le satisfait pas, le désavouant publiquement devant ses collègues, apparaître plus enragé qu'un doberman ayant flairé a présence d'un intrus.

A sa décharge, Bezos a dû affronter plus d'une humiliation, plus d'un désaveu général, il a traversé des périodes où les investisseurs comme les médias tiraient à boulets rouges sur lui, se gaussant de ses prétentions, lui prédisant une disparition rapide.

L'un des analystes financiers de Wall Street, Ravi Suria, a plusieurs fois commis des rapports au vitriol qui à chaque fois envoyaient le cours de l'action vers les profondeurs.

Man of the year

En 2003, lorsqu'Amazon a connu une année bénéficiaire et s'est mis à rembourser ses dettes cinq ans avant la date prévue, Bezos a pu savourer la victoire de voir que l'oiseau de mauvaise augure s'était trompé sur toute la ligne. Ravi Suria s'est retrouvé sur une voie de garage, déconsidéré et aigri, allant jusqu'à se vanter - misérable compensation - qu'il n'avait jamais rien acheté chez Amazon.

Bezos n'est pas Gandhi et il ne s'est aucunement privé du plaisir de voir qu'un ennemi implacable s'était fourvoyé sur toute la ligne et en était réduit à de telles déclarations. A l'occasion du communiqué de presse relatif à cette performance, Amazon n'allait pas manquer de ridiculiser une fois pour toutes ce financier honni dont les prédictions les avaient tant fait souffrir trois ans plus tôt. Après tout, ledit Ravi n'avait-il pas eu ce qu'il méritait ?

Il se trouve aussi que les médias finissent généralement par respecter ceux qui tiennent bon coûte que coûte alors que la plupart ont mordu la poussière.

Love me, please love me...

Il demeure que ni Bezos, ni Amazon ne sont aimés. À la fin de l'année 2012, Bezos est allé jusqu'à organiser une rencontre avec ses principaux cadres, déplorant que l'image d'Amazon soit perçue négativement, alors que des sociétés comme Apple, Virgin ou Nike sont appréciées du public. Il a donc plaidé pour que cette image soit modifiée. Il semble pourtant que Bezos peine à comprendre que ce facteur - se faire apprécier - ne dépend pas simplement de campagnes de marketing ou de formules mathématiques.

Dès que l'on aborde le chapitre du traitement des employés, Amazon présente une facette peu reluisante, en particulier si on la compare à d'autres géants du high tech.

Entrepôt Amazon

Quelques reporters ont dépeint les journées qu'ils ont vécues lorsqu'ils se sont fait embaucher comme intérimaires lors des fêtes de Noël pour voir de l'intérieur comment cela se passait. Ils ont décrit des situations dantesques, avec une exigence peu commune de la part de cet employeur. Les salaires proposés à cette main d'œuvre temporaire sont souvent réduits, alors que dans le même temps, Bezos jouit d'une fortune rare. Les syndicats n'ont pas de droit de cité chez Amazon et la peur des représailles empêche le plus souvent de mener des actions revendicatives de groupe.

Plusieurs journaux, en France comme en Angleterre, se sont plu à dénoncer des conditions de travail chez Amazon les jugeant 'archaïques' ou 'dignes du XIXème siècle'. Le Monde du 16 décembre 2013 a évoqué en ces termes les conditions de travail des intérimaires, les cadences imposées, les fouilles au corps, les contrôles de productivité...

Il serait malaisé de reprocher à Amazon de tout faire pour servir ses clients en temps et en heure. Cela, c'est louable. En revanche, le peu de cas que la société semble avoir fait du confort de travail de ses employés peut paraître plus inquiétant.

Vers le milieu des années 2000, certains entrepôts ont connu des situations où les employés devaient être menés à l'hôpital tant la chaleur était intense. Malgré cela, il a fallu la pression de certains médias américains pour que l'entreprise consente à installer ici et là de l'air conditionné.

Le capitalisme est ce qu'il est et l'on pourrait estimer que Bezos ne fait qu'appliquer un modèle qui a pris forme au 19ème siècle. Pourtant, si l'on compare la façon dont un concurrent comme Google traite ses employés - mais aussi des sociétés comme Microsoft ou encore, dans une certaine mesure, Apple - il est clair qu'Amazon n'apparaît nullement dans un quelconque peloton de tête des entreprises où il fait bon travailler. Là où certaines sociétés high tech semblent presque en faire de trop pour transformer le lieu de travail en mini paradis, Amazon fait dans l'économie : même les places de parking sont payantes.

Mechanical Turk

Ce n'est pas pour rien que Bezos est à l'origine de Mechanical Turk, un site où des dizaines de milliers de gens proposent des services en tous genres pour un salaire de misère. En dépit du très faible revenu proposé à tout un chacun pour des activités telles que la relecture, la vérification de site, l'écriture de petits programmes, Amazon prend tout de même 10% au passage. Aux USA, certains se sont élevés contre cette forme moderne d'exploitation de la main d'œuvre humaine. Cet aspect ne semble pourtant aucunement gêner Bezos qui s'en accommode naturellement.

Un autre point qui a pu ternir la réputation d'Amazon est la nature des relations que ce géant du Web a eues avec le monde de l'édition à partir de 2004. Dans la mesure où Amazon était devenu incontournable sur le Web comme sur le marché du livre en général, la société a cherché à imposer des conditions particulièrement contraignantes aux éditeurs, quitte à montrer les dents. En cas de résistance, Amazon brandissait la menace de supprimer tous les livres d'un éditeur de ses recommandations aux clients !

C'est à partir de 2004 qu'Amazon a ouvertement usé de cette manœuvre abusive pour contraindre ses partenaires à accepter ses règles. Lorsqu'il s'agissait d'un petit éditeur, la baisse forcée des marges pouvait avoir un impact énorme sur ses revenu.

Le groupe chargé par Bezos de ces démarches allait jusqu'à ranger les éditeurs selon leur dépendance envers Amazon puis entamait des négociations avec les plus vulnérables du lot.

Bezos a ainsi agi comme s'il n'avait cure du sentiment des autres, du haut de sa toute puissance. Il en a résulté que le libraire en ligne est souvent mal aimé par les éditeurs.

Au bord de l'écœurement, la responsable de ce programme coercitif a fini par donner sa démission. Pourtant, son homologue européen admet qu'il a éprouvé un plaisir presque sadique à pressuriser les éditeurs du continent.

Everything store

Dans le livre The Everything Store, un cadre d'une édition raconte l'interview d'embauche qu'il a eue chez Amazon. Il lui a été posé une seule question : " Quelle est votre stratégie de négociation ? ". L'intéressé a répondu que pour lui, une négociation était réussie quand les deux parties étaient satisfaites. Il n'a pas obtenu le poste car chez Amazon, il apparaît implicite qu'une seule partie doit toujours gagner : Amazon !

Un ancien cadre d'Amazon, Steel, raconte qu'un jour, il lui a été demandé de renégocier un contrat qu'il avait signé avec Oxford University Press qui fournissait le dictionnaire numérique intégré au Kindle. Certains de ses supérieurs jugeaient que ce contrat n'était assez favorable à Amazon. Steel a alors invoqué l'éthique : on ne revient pas sur un accord qui a été signé ! Peu après, il lui a été demandé de rassembler ses affaires et de quitter l'entreprise.

Certains pourraient arguer que l'objectif d'une entreprise n'est pas de se faire apprécier de ses partenaires, mais est-il vraiment opportun sur le long terme d'accumuler les rancœurs sur son chemin ? Est-ce que cela ne finit pas par réagir sur l'image même de l'entreprise, en dépit du bon service qu'elle donnerait à ses clients. C'est exactement ce type de tactique qui a causé la fin de la période de grâce de Microsoft dans les années 90 : ses compétiteurs n'ont eu d'autres choix que de se liguer contre cet éditeur et ils ne se sont aucunement gênés de dénoncer ses abus.

Il semble que Bezos et ses lieutenants aient pratiqué ce mépris des partenaires jusqu'au point hautement risqué où peu de gens viendraient à son aide si Amazon se retrouvait en danger.

Amazon a également fait en sorte de réduire à néant plus d'un concurrent en bradant les prix sur un secteur particulier, à un niveau que ce petit concurrent ne pouvait supporter. Cela s'est passé par exemple avec la société Diapers.com qui s'était fait une réputation dans les accessoires pour jeunes mamans. Amazon a cassé les prix dans ce domaine jusqu'à ce Diapers.com hisse le drapeau blanc et accepte de se faire racheter à bas prix.

Impitoyable ?

Jeff Bezos photo

Un autre point qui a pu ternir sa réputation vient de ce que les colères de Bezos peuvent avoir quelque chose de volcanique. Elles semblent le mettre hors de contrôle. Certes Steve Jobs ou Bill Gates n'ont pas été des modèles de gentillesse. Chez Bezos, il y a toutefois un aspect sanguin, moins réfléchi, dénué de self control, qui laisse à penser qu'un séjour dans le personnel de direction d'Amazon peut ressembler à un enfer pour celui qui échoue à satisfaire le prince. Or, ses exigences sont parfois bien complexes.

Le souci pour ceux qui travaillent avec Bezos est probablement le caractère difficilement prévisible de ces explosions de colère. Il peut se montrer jovial et blagueur au début d'une réunion et soudain, pour une phrase malheureuse, se métamorphoser en dragon enragé, totalement hors de contrôle, volontairement blessant, plus insupportable qu'un enfant gâté.

Ceux qui l'ont côtoyé ont parfois gardé un souvenir terrifié de ces moments d'ouragan. Pour quelles raisons devrait-on se rendre au travail, accomplir sa tâche tout en subissant ces errances émotionnelles d'un boss, qui par ailleurs se révèle un pingre dans le quotidien ? Pour le plaisir d'avoir œuvré aux côtés d'un indéniable génie, répondront certains. Il semble en effet que certains apprécient cet environnement à la Full Metal Jacket, s'en accommodent et en redemandent.

Serait-ce le lot de certains patrons d'être mal aimé, isolé et de n'avoir que peu d'amis ? En tout cas, Bezos semble en avoir pris son parti. Fondamentalement, il semble être marié avant tout à Amazon. Il est intéressant de noter que la plupart de ceux qui ont œuvré pour lui témoignent d'une forme d'admiration pour le capitaine et ce qu'il a accompli, mais éprouvent rarement un sentiment d'affection pour le personnage lui-même.

Le coup de génie du Kindle

Kindle

Le fondateur d'Amazon a eu quelques idées brillantes et il a su les imposer avec la détermination farouche d'un Steve Jobs. L'un de ses coups de génie a été le développement de la liseuse Kindle. Il faut un certain courage pour lancer le développement d'un appareil qui risque de mettre à mal l'une des sources de revenus essentielles de son entreprise - la vente de livres sous leur forme traditionnelle - et faire basculer ce marché sur un modèle potentiellement moins rentable (les livres électroniques sont vendus moins cher que leurs équivalents papier). Bezos a pris le risque et a gagné : Amazon est non seulement devenu leader du livre numérique, mais a même réussi à dépasser les ventes de livres papier aux USA. Et l'appareil a été conçu intelligemment, dans une optique de confort d'usage à la Apple.

Parmi les idées brillantes de Bezos à propos du Kindle, l'une d'elles a été d'inclure une connexion 3G gratuite dans l'appareil pour favoriser la commande de livres à toute heure, en tous lieux, sans qu'il soit nécessaire de brancher le Kindle à un ordinateur, de se rendre sur un site Web quelconque. Pour une partie majeure de la population encore réfractaire à l'informatique, il s'agissait de la bonne marche à suivre. L'autre point essentiel est d'avoir rendu l'appareil aussi transparent que possible. Le Kindle se fait oublier. Il se laisse manipuler à la manière d'un livre de poche. Certains possesseurs d'iPad ont pu le trouver spartiate, dépouillé à l'extrême. Tel est pourtant son esprit - restituer le caractère primitif, monochrome de la page blanche. C'est un appareil dédié à la lecture et à rien d'autre.

Le Kindle représente sans doute, en plus de l'organisation des centres de distribution d'Amazon, le grand triomphe de Bezos, et c'est le point sur lequel il se rapproche le plus de Jobs. Le Kindle a d'ailleurs eu le même effet que l'iPod sur le domaine de la musique ou que l'iPad dans celui des tablettes : créer un marché là où les précédentes tentatives n'avaient pas porté leurs fruits. Et c'est peu dire que de constater que jusqu'alors le marché de l'e-book n'avait jamais vraiment réussi à décoller...

(…)

Daniel Ichbiah

de Kennedy à Madonna Extrait du livre De Kennedy à Madonna (2017)
17 destinées exceptionnelles - Daniel Ichbiah

Extrait du chapitre 'Jeff Bezos, rebelle par vocation'

Le livre comporte également une histoire de Google et le récit de la longue confrontation entre Steve Jobs et Bill Gates durant 3 décennies.

♥ ♥ ♥ ♥
Si vous avez aimé cette page, merci de la partager sur vos réseaux sociaux !
♥ ♥ ♥ ♥
  →

Liens d'achat du livre de Kennedy à Madonna

17 destinées exceptionnelles :
  • Kennedy, Mazarine, Claude Chirac, De Gaulle, Lady Diana...
  • Steve Jobs, Bill Gates, Page & Brin de Google...
  • Bob Dylan, Serge Gainsbourg, John Lennon, George Brassens...
  • Livre broché

     Livre broché  
    Versions numériques

    Vidéo de présentation du livre

    Les actualités de Jeff Bezos

    Jeff Bezos rachète le Washington Post

    28/01/2016

    Extrait
    Il a posé 250 millions de dollars (189 millions d'euros) sur la table et racheté le plus célèbre des quotidiens américains : à 49 ans, Jeff Bezos, le patron et fondateur d'Amazon, s'offre le Washington Post et plusieurs autres journaux du groupe.
    Article sur le site Telerama

    Jeff Bezos a été l'homme le plus riche du monde pendant quelques heures

    28/07/2017

    Extrait
    Jeff Bezos, PDG d'Amazon, a été brièvement jeudi l'homme le plus riche du monde, selon le classement des milliardaires établis par le magazine Forbes. Ce n'était plus le cas vendredi matin. Raison de ce recul: la publication jeudi soir des résultats d'Amazon pour le deuxième trimestre 2017. (...) Vendredi matin, la fortune de Bezos était estimée à 88,7 milliards de dollars. Celle de Bill Gates, qui a retrouvé sa place d'homme le plus riche du monde, s'élève à 89,8 milliards.
    Article sur le site Le Figaro

    Jeff Bezos devient l'homme le plus riche du monde

    28 décembre /2017

    Extrait
    Parti de la vente de livres en ligne, Jeff Bezos a construit un empire géant avec Amazon. À 53 ans, le PDG américain est devenu l’homme le plus riche du monde devant Bill Gates (Microsoft) en 2017. Sa fortune est estimée à 100 milliards de dollars. Retour sur un itinéraire hors du commun.
    Ouest France

    Daniel Ichbiah site Web


    Site Web de l'écrivain Daniel Ichbiah  

    Daniel Ichbiah a été deux fois n°1 du Classement Général des ventes.
    Avec :

    et n°3 avec Michael Jackson, Black or White ?

    Fiche de la page

    De Kennedy à Madonna
    Extrait du livre de Kennedy à Madonna - 17 destinées exceptionnelles. Extrait du chapitre sur Jeff Bezos.
    Published by: DanicArt
    Date published: 12/09/2017
    Edition: 1
    ISBN: 9791091410335
    Available in Hardcover
    Jeff Bezos, Amazon

    Photo de gratte ciel : Trent Yarnell on Unsplash - libre de droit