L’histoire de Edward Snowden

Si les ricains

Par Daniel Ichbiah

Extrait du livre : Si les ricains n’étaient pas là…

2014 - éditions First

Oliver Stone lui a consacré un film qui sort le 1er novembre 2016 en France...

Il a 29 ans au moment des faits, l’air encore un peu juvénile. De petites lunettes sur les yeux et un air avenant de jeune homme de bonne famille.

De son propre aveu, il n’est pas supérieurement sociable et se définit comme ‘ascétique’, avec peu de besoins, sortant peu, étant souvent connecté sur Internet.

Peu amateur de la lecture de livres, il se passionne avant tout pour la résolution de problèmes. Et qu’on se le dise, car autant faire taire des détracteurs à la petite semaine… Snowden ne boit pas.

Celui par lequel le scandale est arrivé ne faisait pas partie de la NSA. Au printemps 2013, il opérait pour le compte de Booz Allen Hamilton, l’un des sous-traitants de l’agence. Il y jouait le rôle d’administrateur système intervenant sur les infrastructures réseau. Il disposait de ce que l’on appelle un ‘compte à privilège’.

lanceur d'alerte
l'affiche du film Snowden

La chose paraîtra incroyable avec le recul mais il en est ainsi : l’agence d’espionnage la plus sophistiquée au monde met ses ordinateurs et l’intégralité de leur contenu, y compris des informations ‘secret défense’ (le niveau le plus élevé dans la hiérarchie du confidentiel) à la disposition de consultants de sociétés externes !

Il en est ainsi. Quand bien même elle dispose de plus de quarante mille employés, la NSA ne pourrait prétendre disposer de toutes les compétences nécessaires en haute technologie. Elle fait donc régulièrement appel à des consultants, des experts de très haut niveau, dans le secteur des mathématiques, de l’informatique, de l’Intelligence Artificielle, de l’analyse des données, etc. Ces personnes triées sur le volet obtiennent l’accès à des informations top secret. Ainsi, pour la gestion de son système informatique, la NSA fait appel à quelques 250 entreprises sous-traitantes.

Il fut un temps où les documents secrets étaient conservés dans des coffres. Avant de pouvoir y accéder, il fallait requérir plusieurs niveaux d’autorisation. Aucun subalterne n’aurait eu la moindre chance de pouvoir y jeter un œil.

De nos jours, tout est conservé sur ordinateur. Le revers, pour les agences de renseignements, à une ère où tout est stocké sur des serveurs, c’est que les ordinateurs sont potentiellement fragiles, pour ce qui est de la protection des données.

L’un des facteurs les plus étonnants réside dans le fait qu’au moment où Snowden a pu copier des milliers de documents confidentiels, l’agence venait de prendre conscience de tels risques potentiels et la NSA préparait à lancer un programme de surveillance interne. Objectif : éviter qu’un sous-traitant ne puisse être tenté de détourner des documents. Les fuites opérées par le soldat Bradley Manning et transmises au site Wikileaks, relativement à des abus commis en Irak avaient fait ressortir l’ampleur des risques potentiellement liés aux états d’âmes d’intervenants internes. Un système d’alerte et de détection d’anomalies allait être mis en place. Snowden a donc bénéficié d’une ‘fenêtre’ idéale…

L’enfance d’Edward Snowden

« Il fait partie de cette génération qui a appris à utiliser les ordinateurs avant même de savoir parler » dira une éditorialiste de NBC News.

De fait, Edward Snowden est né le 21 juin 1983, le mois où est sorti le fameux film Wargames dans lequel un jeune hacker infiltre le système informatique de l’armée américaine et manque de déclencher un conflit mondial. Snowden a vu le jour en Caroline du Nord, mais assez vite, ses parents ont déménagé dans le Maryland – ironie du sort, ils résident dans une ville, Elicott City, située à une vingtaine de minutes environ de Fort Meade, là où se trouve le siège de la NSA.

Dans son édition du 10 juin, USA Today a interviewé certains de ceux qui ont ont connu Snowden et a obtenu un portrait digne du ‘nerd’ classique : « un gentil gamin qui parlait peu », dit une voisine, ce que semblent confirmer d’autres personnes qui l’ont cotôyé : poli, sympathique, capable de parler avec assurance lorsque l’occasion l’exige mais aussi un peu renfermé. Si son père officie dans la gendarmerie, sa mère œuvre dans le bureau informatique du tribunal de Baltimore.

Peu après la seconde, Snowden abandonne le lycée – alors qu’en parallèle, ses parents sont sur le point de divorcer. Qu’importe s’il n’a pas de diplôme officiel, ses compétences informatiques lui servent de sésame sur le marché du travail. Nous sommes en 2002 et le garçon s’est rapproché d’une édition, Ryuhana Press, qui vend des œuvres japonaises dans l’esprit des mangas. Sur son profil, il se fait appeler True HOOHA et se décrit ainsi :



« J’aime le japonais, la nourriture, les arts martiaux, les poneys, les fusils, la nourriture, les filles, mon visage féminin qui attire les filles et mes amis non hackers. Voici la meilleure biographie que vous obtiendrez de moi, les flics ! »

Edward Snowden se décrit toutefois comme un ‘chic type’ qui peut sembler arrogant et cruel par qu’il n’a pas été suffisamment serrés dans des bras lors de son enfance et qui aurait été gâché par le système éducatif.

Snowden est alors fan de jeu vidéo, notamment d’un jeu de combat à main nues appelé Tekken. Lors d’une convention dédiée à l’Anime (dessin animé japonais), il attire toute une troupe de fans, éberlués par ses compétences informatiques. Un collègue du site Ryuhana Press a alors écrit ceci :

« Il a spontanément tendance à être un rayon de soleil et d’inspiration. Il écoute bien les gens et adore aider d’autres à s’améliorer ».

Quand Snowden voulait s’engager dans l’armée américaine

Snowden  à l'armée - image de film de Oliver Stone

Pendant ce temps là, le ton monte entre les George W. Bush et Sadam Hussein et malgré les réserves de l’ONU, un attaque américaine se profile. Snowden se sent concerné par le destin de son pays et prêt à assumer un rôle en ce sens. Le 7 mai, il se rend à Fort Benning en Géorgie avec la ferme intention de s’engager dans les forces d’élite qui vont combattre en Irak.



« J’étais prêt à mourir pour mon pays et je crois toujours que les États-Unis en valent la peine » dira-t-il plus tard.

Au moment d’indiquer quelle est sa religion, il écrit ‘bouddhiste’. Pourtant, comme il le dira par la suite, il aurait volontiers indiqué ‘agnostique’ si ce choix avait été présent sur la fiche.

L’entraînement hyper rigoureux pour les forces d’élite doit durer 14 semaines. Pourtant, la carrière militaire de Snowden est abrégée plus tôt que prévu – au bout de trois mois - à la suite d’une fracture des deux jambes lors d’un exercice. Il quitte l’armée le 28 septembre 2004.

« Il n’a complété aucune formation et n’a pas reçu la moindre distinction », dira George Wright, porte-parole de l’armée.

Snowden  à l'armée - image de film de Oliver Stone

En filigrane, une certaine désillusion se dessine dans l’âme du jeune homme :

« La plupart de ceux qui nous entraînaient avaient pour motivation d’éliminer des Arabes, pas d’aider quiconque » dira-t-il plus au Guardian.

De retour au Maryland, Snowden se retrouve désoeuvré - Ryuhana Press a fermé ses portes. Qu’importe, Snowden a développé un don pour s’introduire dans des réseaux fermés à la consultation publique et y dérober quelques fichiers confidentiels. Il se fait donc remarquer ici et là.

Virtuose informatique et très demandé

Revenu à la vie civile, Snowden décroche un poste de gardien à l’université de Maryland. Or, des agents de la NSA viennent à la fac pour parfaire leurs connaissances dans les langues étrangères. Très vite, les compétences de Snowden en informatique le font remarquer par ces hommes de l’ombre et des contacts sont établis peu à peu. Est-ce qu’une carrière dans le renseignement pourrait le tenter ?

Durant l’année 2006, Snowden est recruté par la CIA qui souhaite profiter de sa virtuosité informatique. Sous une couverture diplomatique, il est envoyé à Genève afn d’aider à la maintenance du réseau de l’agence.

En 2006, sur un forum, il donne des conseils à d’autres utilisateurs pour ce qui est de trouver un job dans l’industrie informatique. La clé : acquérir une solide expérience. Comme, il l’explique, lui-même n’a pas suivi de formation universitaire, ne dispoe d’aucune qualification, n’a même achevé le lycée et pourtant, il est très demandé.

S’il démarre tout en bas de l’échelle, Snowden grimpe peu à peu les échelons. Dès 2007, il est transféré à l’ambassade des États-Unis en Suisse avec pour poste d’assurer la maintenance de la sécurité informatique. Comme il le confie alors sur un forum :

« J’ai 0 dollar de dette, je gagne 70 000 dollars. Je viens de refuser des offres à 83 000 et 180 000 dollars (elles ne correspondent pas à la direction que je souhaite suivre). Mes collègues sont bardés de diplômes et ont dix ou quinze ans d’expériences. Les employeurs se battent pour m’obtenir alors que je n’ai que 22 ans. Je dois cela à mon activité sur le réseau. »

Employé pour le renseignement, Snowden a-t-il déjà ses premiers doutes sur la validité de son activité ? Sur le site de Ars Technica, il s’autorise une blague insidieuse, laissant entendre que le bruit produit par sa console Xbox lorsqu’elle est éteinte serait dû au fait que la NSA s’en sert pour espionner les gens. D’ailleurs, c’est en Suisse que la tentation de jouer les lanceurs d’alerte lui a pour la première fois traversé l’esprit. Il découvre que la CIA se sert de l’ambassade pour espionner le Palais des Nations, le bureau européen de l’ONU.

« La plupart de ce que j’ai vu à Genève m’a réellement désillusionné par rapport au fonctionnement de mon gouvernement et à son impact sur le monde. J’ai réalisé que je faisais partie d’une chose qui faisait plus de mal que de bien. »

Afin de pouvoir mieux repérer les américains qui fraudent le fisc, la CIA cherche à obtenir la collaboration de certains banquiers suisses. Ils souhaitent pouvoir récolter des listes de clients – celles-ci sont normalement sous le sceau du secret.

Ce qui a mis Snowden mal à l’aise est la façon dont des agents de la CIA ont recruté un banquier suisse en vue d’obtenir des informations secrètes. Ils l’ont saoulé puis encouragé à rentrer chez lui en voiture. Une fois que le banquier a été arrêté en état d’ivresse, l’un des agents a proposé de l’aider. De fil en aiguille, l’homme en est venu à œuvrer pour la CIA.

Snowden découvre également que la NSA espionne les télécommunications, en Europe mais aussi aux USA. Pourtant suite aux révélations du 16 décembre 2005, « Bush autorise l’espionnage des appels téléphoniques sans que la justice n’ait été requise », le président américain affirmé que ces écoutes étaient ciblées et qu’elle étaient opérées après autorisation d’une cour secrète, la FISA Court. Snowden sait désormais que G.W. Bush a menti.

Si Snowden est déjà tenté de récolter des documents secrets, il a peur de mettre en danger des gens – un scrupule qui manquera cruellement à Julian Assange, quelques années plus tard, qui publiera sur Wikileaks des listes de collaborateurs afghans au risque de mettre leur existence en danger.

Il se trouve également que Snowden cultive un espoir dans l’élection de Barack Obama qui se prétend ‘Constitutionaliste’.

Comme un malaise…

Obama conserve le programme de surveillance

Obama - McCain

Lors du vote qui a lieu à l’automne 2008, Snowden ne vote ni pour Obama ni pour McCain mais pour un candidat tiers – sans préciser qui. Il demeure qu’il est déçu par le nouveau président américain qui dans la pratique, ne change rien au programme de surveillance secret des américains. Snowden se rapproche peu à peu du courant libertarien, qui prône l’individualisme à tous crin, avec une teinte de libéralisme économique, mais raisonné – chacun peut faire veut de sa personne et de ses biens, tant qu'il n'empiète pas sur la liberté des autres. Il ira jusqu’à faire un don à la campagne d’un adepte de ce courant, Ron Paul.


Vers la fin de l’année 2008 le malaise de Snowden s’amplifie. il remarque de sérieuses anomalies dans la sécurité de l’information. Il semblerait facile pour un esprit particulièrement curieux de s’introduire dans les ordinateurs maison. Inquiet, il émet des recommandations à l’attention de ses supérieurs. L’un de ses supérieurs hiérarchiques va même rédiger une notation critique envers cet informaticien dont le comportement lui semble un peu suspect. Pourtant, l’avertissement n’aura pas de suite. Et quoiqu’il en soit, Snowden a décidé de quitter la CIA.

Snowden entre à la NSA

En février 2009, Snowden démissionne de son poste et propose sa candidature à la NSA, à titre de consultant. L’agence l’embauche, là encore à un poste informatique. Affecté dans l’entreprise EC-Council, il est formé au nec plus ultra de l’intrusion dans des ordinateurs de toutes sortes. Un enseignement dont il fera un usage plus qu’avisé, même s’il ne s’agit pas de celui auquel pourrait s’attendre son employeur.

Un an plus tard, la NSA place Snowden chez le constructeur informatique Dell qui intervient comme sous-traitant de l’agence. Affecté au Japon sur une base militaire, il opère dans le cadre d’une mission d’écoute pour la Direction de la Technologie de la NSA et reçoit un salaire princier de 200 000 dollars l’année.

Le temps du questionnement

Le 5 juin 2010, le soldat Bradley Manning est inculpé pour avoir relayé au site Wikileaks des documents puisés dans les ordinateurs de l’armée, notamment une vidéo qui a fait scandale quand elle été mise en ligne : il s’agit d’une scène de la guerre en Irak durant laquelle deux journalistes de Reuters ont été tués et où un homme qui tenté de secourir l’un des reporters blessés a été tué, et ses deux enfants blessés. Le président Obama n’a témoigné aucune empathie pour Manning, déclarant :

« Nous ne permettons pas aux individus de décider comment la loi fonctionne. Et Bradley Manning a enfreint la loi. »

S’il a lui-même eu l’envie de révéler ce qu’il savait, Snowden se sent dans une phase de pause. Tout en continuant de jouer en ligne et en suivant un programme de musculation, il défend certaines positions avancés dans ses chats en ligne comme le droit de porter des armes ou encore la suppression du système public de retraite. Côté cœur, il vient de se lier à Lindsay Mills, une enseignante de pole dance (la danse pratiquée par les strip-teaseuses autour d’une barre). Pour ce qui est de dénoncer les égarements de la NSA, Snowden pense que tôt ou tard, quelqu’un passera à l’action.

« J’attendais que quelqu’un prenne les devants et règle ces problèmes. Et puis, un jour, je me suis aperçu que cela ne servait à rien d’attendre… »

Au printemps de l’année 2012, Snowden est muté à Hawaii. Il y est suivi par sa compagne Lindsay Mills. Ils vivent une vie calme, s’adonnant au camping, à la plongée sous-marine, à des virées entre amis.

Au niveau professionnel, la situation exacte apparaît plus floue. Plus les mois passent et plus des questions envahissent l’esprit de Snowden. Il est devenu clair que la NSA recueille des informations sur les Américains sans la moindre autorisation du Congrès ou d’une cour – il en est ainsi depuis que G.W. Bush l’a ordonné. Si des autorisations ont été obtenues par la suite, c’est à la suite de lois plus restrictives votées en 2007 et 2012. Pourtant, ces textes ont secrètement fait l’objet d’interprétations douteuses, ce qui a permis de les transgresser. Selon une source de Booz, Allen & Hamilton (son employeur l’année suivante), dès avril 2012, alors qu’il était toujours sous contrat avec Dell et basé à Hawaii, Snowden aurait déjà téléchargé secrètement une certaine quantité de documents confidentiels.

Snowden entretient des conversations régulières avec des collègues et supérieures sur ce thème des abus du gouvernement. En octobre 2012, il commence à faire part de ses craintes à deux de ses supérieurs à la Direction de la Technologie de la NSA et deux autres à la base régional du Centre des Opérations de Menace de la NSA à Hawaii. Il se serait également entretenu avec 15 autres collègues. (Tous les intéressés ont nié que de telles conversations aient eu lieu).

« Mes collègues étaient souvent très étonnés d’apprendre que nous recueillions plus de données sur les Américains que sur les Russes vivant en Russie, » confiera-t-il au journaliste Barton Gellman. « La plupart d’entre eux étaient troublés, et certains m’ont dit qu’ils ne souhaitaient pas en savoir davantage ».

Ce qui est le plus troublant pour lui, c’est qu’il est loin d’être le seul à savoir ce qu’il sait et à en être troublé. Pourtant, chacun se tait.

« Il a paru qu’il fallait essayer de faire quelque chose plutôt que de rester à ne rien faire ».

L’un des problèmes moraux de Snowden concerne l’engagement qu’il a signé de se conformer aux règles de la NSA. Il se ravise toutefois : il se sent tout autant lié par un vœux à la Constitution Américaine. Comme il le dira plus tard :

« J’ai tenu cet engagement envers la Constitution alors que Keith Alexander [le directeur général de la NSA] et James Clapper [Directeur du renseignement national] ne l’ont pas tenu ».

Lanceur d’alerte

Snowden a progressivement décidé que c’est à lui-même que revenait le rôle de rendre public ce qu’il sait. Toutefois, il réfléchit longuement à l’acte transgressif qu’il se propose de commettre. La décision n’est pas facile : il sait pertinemment que, du moment où il aura parlé, il devra dire adieu à la vie facile d’un analyste, troquer cette existence confortable pour celle d’un hors la loi, obligé de se cacher et protéger son existence. En tout cas, il n’est pas question qu’il commette les mêmes bévues que Bradley Manning, lequel s’était confié à un hacker, Adrian Lamo, sans se douter un seul instant que celui-ci puisse désormais être à la solde du renseignement militaire !Par conséquent, Snowden planifie judicieusement le moindre des actes, et notamment l’effacement de la moindre trace de ses activités sur le réseau.

Peu avant de sauter le pas, Snowden a passé en revue les enjeux. Il lui faut avant tout surmonter la peur des conséquences pour lui-même. Il sait clairement à quoi s’en tenir – et de fait, aujourd’hui, il encourt la peine de mort aux USA.

Dans une interview à un reporter allemand, il confiera plus tard que pour lui, le moment décisif a été de voir James Clapper, le directeur du renseignement, mentir devant le Congrès.

La prise de contact avec Glenn Greenwald et Laura Poitras

C’est à la fin décembre 2012 que Snowden contacte pour la première fois le journaliste Glenn Greenwald, qui officie pour l’édition américaine du journal britannique The Guardian.

Le choix de Glenn Greenwald n’est pas anodin. Cet ancien avocat devenu blogueur en 2005 s’est affirmé comme un ardent défenseur de la liberté d’expression et aussi comme un détracteur de longue date des programmes de surveillance. Il est l’auteur d’un best-seller sur le domaine : How would a Patriot Act ? (Comment agirait un patriote ? – jeu de mots sur les dérives du Patriot Act). Ses écrits ont connu un énorme succès et il a prouvé qu’il n’avait pas froid aux yeux. Greenwald s’est installé à Rio de Janeiro au Brésil et ce facteur – résider hors des USA - compte, dans le choix de Snowden.

Greenwald n’est pas immédiatement acquis à la cause et pour une raison qui sort du domaine pur de la surveillance. Dans le courriel qu’il lui a adressé de façon anonyme, Snowden a laissé entendre qu’il pouvait avoir des documents à même d’intéresser Greenwald. Toutefois, il est demeuré vague. Avant d’aller de l’avant, il a proposé que tous deux utilisent un logiciel de cryptographie. Or, Greenwald n’est pas très calé en informatique et redoute d’avoir à utiliser une procédure complexe. Snowden lui adresse une vidéo expliquant comment utiliser un logiciel de cryptage, mais Greenwald semble trouver la chose trop complexe. Pour l’heure, il ne donne pas suite.

Laura Poitras

Faute de pouvoir séduire le collaborateur de The Guardian, en janvier 2013, Snowden se rabat sur la réalisatrice Laura Poitras. C’est en lisant un article de Greenwald qu’il a découvert son existence. Poitras s’est notamment distinguée par son documentaire My country, my country, fruit d’un travail de 8 mois dans l’Irak occupé par les forces américaines. Depuis la sortie de ce film, Laura Poitras dit avoir été placée sur une liste de surveillance et avoir été constamment importunée par les agents aux frontières. À un moment, elle a été menacée de ne pas se voir accordé de rentrer dans son pays natal. L’article que Greenwald lui a consacré précise que Laura Poitras prépare un film sur les programmes de surveillance américains. Elle vient de réaliser un court-métrage sur la NSA et fait partie des soutiens de Bradley Manning.

Laura Poitras, étant donné son activité, est habituée à crypter ses messages. Les échanges avec Snowden sont donc facilités. Pour converser en toute quiétude, Poitras et Snowden, utilisent un système de communication sécurisé du nom de Tails. Au départ, elle se méfie de cet inconnu, flairant un piège potentiel. Peu à peu, ils s’amadouent réciproquement et elle finit par lui faire confiance. Snowden lui conseille notamment d’utiliser de très longs mots de passe. Pour sa part, elle entend veiller à ce qu’il ne connaisse pas le sort de l’infortuné Bradley Manning.


Booz, Allen & Hamilton…

Booz, Allen, Hamilton…

En mars 2013, Snowden est recruté par Booz Allen Hamilton, un sous-traitant informatique de la NSA, avec un salaire confortable de 122 000 dollars par mois, qui est toutefois inférieur à celui qu’il touche chez Dell.

Toutefois, ce poste présente bien des avantages pour celui qui a franchi le Rubicon et entend accéder à des documents précis.


« Mes fonctions au sein de Booz Allen Hamilton me donnaient accès aux listes des programmes et des appareils espionnés à travers le monde par la NSA.
C’est pour cela que j’ai accepté ce poste, » dira plus tard Snowden.

Dès le mois d’avril, il s’active à copier sur une simple clé USB un très grand nombre de documents, en complément de ceux qu’il a recueillis un an plus tôt. Combien en copie-t-il au juste, les avis divergent. Si l’on s’en tient au chiffre avancé par Rick Ledgett, directeur adjoint de la NSA à la fin 2013 [1], il aurait téléchargé quelque 1,7 millions de documents. Snowden fait preuve d’une maîtrise extraordinaire du système – il apparaîtra ensuite qu’il a accédé aux systèmes sous des identités artificielles, su neutraliser tous les alertes mises en place, effacé la moinde trace de ses passages. Son talent est tel qu’il fera dire à un ancien officier du renseignement :

« Il ne faut plus embaucher de gens brillants. Uniquement des gens compétents. Les gens brillants vont causer des ennuis. »

Pour l’heure, Snowden hésite encore quant à savoir ce qu’il pourrait faire de son butin.

Le point de non retour

En ce même mois d’avril, Laura Poitras commence à recevoir des documents de son interlocuteur anonyme. Elle suggère de les apporter au New York Times mais Snowden s’y oppose. Après tout, en 2004, ce magazine a laissé une année avant de publier les documents sur Trailblazer fournis par le lanceur d’alerte Russel Tice, ce qui a probablement aidé à la réélection de G. W. Bush.

À défaut, Poitras propose de contacter le Washington Post, un journal célèbre pour avoir jadis été à l’origine de l’affaire Watergate. Elle propose le nom de Barton Gellman. Ce journaliste qui a longuement couvert la guerre en Irak et les problèmes de sécurité.

Snowden trouve l’idée excellente, mais il insiste toutefois pour que Greenwald soit également de la partie. Or, la chance veut que ce dernier soit de passage à New York en avril. Laura Poitras le rencontre et lui fait part du contact qu’elle a eu avec un inconnu – Greenwal n’établit pas alors le lien avec celui qui lui a écrit en décembre…

Puis le 16 mai, Snowden a un échange direct avec le reporter Barton Gellman du Washington Post. Snowden se fait connaître sous le nom de code Verax (celui qui dit la vérité, en latin). La grande offensive se prépare.

La fuite vers Hong Kong

Le 20 mai 2013, Snowden informe ses supérieurs à la NSA qu’il doit prendre un congé d’absence afin de recevoir un traitement pour l’épilepsie. Il s’envole alors pour Hong Kong, une ancienne colonnie britannique rendue à la Chine en 1997. Même la destination de Snowden a été choisie avec une méticulosité parfaite : bien d’autres lieux auraient été mesure de susciter une alerte des services secrets. L’ancien employé de Booz Allen & Hamilton délaisse sa girlfriend Lindsay Mills qui ne sait rien de ses intentions – il estime qu’il ne peut rien faire de mieux pour la protéger.





Avant de rencontrer Greenwald et Laura Poitras, Snowden effectue un travail préparatoire énorme, qui va fortement mâcher le travail des journalistes, classant les documents au mieux, indiquant les étapes qu’il faudra suivre. Il agit aussi dans le sens de l’intérêt général.

« J’ai vérifié chaque document avec précision afin de m’assurer que chacun d’entre eux relevait légitiment de l’intérêt public. Porter tort à des personnes n’est pas mon objectif. Mon but est la transparence ».

Barton Gellman, du Washington Post dispose d’une légère avance. Le 24 mai, Snowden le somme de faire publier le Powerpoint relatif à l’affaire PRISM. Pourtant, la rédaction en chef de ce journal veut gagner un peu de temps. Ils veulent notamment s’assurer qu’ils ne risquent pas une condamnation en justice pour le cas où la sécurité des USA serait compromise. Finalement, le journal ne publiera que 4 des documents PRISM, mais seulement le 6 juin.

La visite de Greenwald et Laura Poitras à Hong Kong

Depuis Hong Kong, Snowden reprend contact avec Glenn Greenwald. Entre temps, Laura Poitras a réussi à convaincre le journaliste basé à Rio d’utiliser un logiciel de chiffrement des données.

Alors qu’ils conversent sur une messagerie instantanée hautement sécurisée, Snowden adresse à Glenn Greenwald un avant-goût de ce dont ils dispose : un Powerpoint qui présente le programme PRISM, celui qui détaille la collusion avec les géants du Net…

« Il m'a envoyé environ 20 documents, extrêmement secrets et importants. J'ai su qu'il était digne de confiance. » a raconté Greenwald qui dira aussi qu’en découvrant ces Powerpoint, il est « tombé de sa chaise ».

Glenn Greenwald & Laura Poitras

Cette fois, Glenn Greenwald est convaincu. Depuis Rio au Brésil où il s’en est retourné, il gagne New York afin d’y retrouver Laura Poitras. Ensemble, ils négocient le scoop pour l’édition américaine de The Guardian. Toutefois, Snowden leur a demandé de venir le retrouver à Hong Kong.

Greenwald et Laura Poitras s’envolent pour Hong Kong, où ils sont rejoints par un autre journaliste du Guardian, Ewen McAskill. Durant le vol, Greenwald découvre quelques uns des documents que le lanceur d’alerte a transmis à Laura Poitras donc celui qui évoque l’accès que l’opérateur téléphonique Verizon a ouvert à ses centaines de millions d’usager. Tout est prêt pour des révélations à très grande échelle…

À Hong Kong, les trois journalistes doivent retrouver une personne portant un Rubik’s Cube devant un restaurant. Ils lui posent alors la question convenue :

- Savez-vous à quelle heure ouvre le restaurant ?

Ils sont étonnés de contacter que Snowden puisse être si jeune. Il les conduit à l’hôtel Mira dans lequel il a pris une chambre. Sur place, il répond à leurs innombrables questions, leur remet 58 000 documents, tout en les commentant et en leur faisant bien comprendre qu’il en a conservé bien d’autres. Greenwald montrera son émerveillement devant la façon dont les dossiers ont été méticuleusement classés, afin de faciliter leur appréhension par des novices.

Interview video Edward Snowden
   Interview de Edward Snowden dans sa chambre d'hôtel à Hong Kong.

Depuis sa chambre d’hôtel, Snowden s’exprime devant Glenn Greenwald tandis que Laura Poitras filme l’interview en video.

Greenwald démarre immédiatement la rédaction d’un article, qui sera finalement publié le 5 juin au soir. À son retour de Hong Kong, Glenn Greenwald juge opportun de ne pas rentrer sur le territoire américain et se rend directement au Brésil.


Les révélations..

L'identité de Edward Snowden est révélée
Les révélations de Edward Snowden publiées dans le Washington Post et le Guardian

Dès le 6 juin 2013, le monde découvre le pot-aux-roses, via les éditions spéciales du Washington Post, puis une heure plus tard, celle de The Guardian. Der Spiegel leur emboîte le pas dès le lendemain, sous la plume de Laura Poitras. Très vite, la nouvelle est reprise sur Twitter à l'échelle mondiale.

Un même message : la NSA surveille l’intégralité d’Internet et des appels téléphoniques, américains y compris !

Et dans le cadre du programme Prism, 9 géants du Net collaborent, bon gré mal gré à cette collecte…

(...)

Extrait du livre 'Si les ricains' de Daniel Ichbiah.



[1] sur CBS



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