Claude Chirac - son incroyable histoire

Fils de Président

Extrait du livre Fils de P... (président)

éditions L'Opportun

Par Daniel Ichbiah

2. Coach de papa

Claude Chirac

« Chaque jour était tellement exceptionnel.
Chaque matin, je me disais ‘vis pleinement cette journée, car un jour cela va s’arrêter’.
Il faudra vraiment que tu te sois le plus possible enrichi de toutes ces expériences… »

La relation que Claude Chirac a eu avec son père est quasi unique. Coach, collaboratrice, communicante, confidente de tous les instants… Si l’homme qu’elle a ainsi épaulé a donné l’apparence d’un roc, les fissures se sont accumulées au fil des années. Tant bien que mal, elle a tenté de les colmater.

Jacques Chirac a eu son lot de mésaventures, coup bas, trahisons et perfidies, il a connu les flatteurs d’un jour, les opportunistes, les arrivistes, il a parfois été entraîné dans le tourbillon malgré lui et dû assumer le blâme, comme il se doit pour qui tient la barre. Alors, à qui se fier ? Sur qui s’appuyer ?

Claude a été cette présence réconfortante sur laquelle il pouvait compter quoiqu’il advienne. Il le savait pertinemment, elle ne recherchait aucune gratification au travers de cette loyauté sans faille. Elle tirait et tire encore un vrai bonheur de le seconder, de choyer cet éléphant blessé.

Claude Chirac est demeurée volontairement dans l’ombre, à l’écart des médias, refusant la plupart des interviews. Une aura de mystère qui soulève bien des interrogations, qu’elles soient futiles ou non : ‘ des fantasmes parfois malsains ’ dira-t-elle[1].

Claude Chirac jeune

Si la discrétion fait partie de son arsenal, Claude Chirac a certes fait exception ici ou là. En 1986, elle est apparue dans une séance photo dans Elle aux côtés de l’acteur Vincent Lindon, longtemps son petit ami – elle l’a connu avant le Bac. Plus tard, elle acceptera d’être fois à la une de Paris Match comme lors de la naissance de Martin en mars 1996, son bébé, dont le père n’est autre que le champion olympique de judo, Thierry Rey, ou encore aux côtés de son père, en vacances.


Les médias avides d’indiscrétions, les Mr scoops devront pourtant s’en tenir à ces quelques manquements à la règle. La notoriété la laisse indifférente et Claude semble avoir compris qu’il n’y avait pas de bonheur à glaner dans le miroir superficiel que peuvent renvoyer les médias. La vérité est ailleurs.

 

Elle est née le 6 décembre 1962 alors que son père, le bulldozer, bâtit déjà une belle carrière – il est alors chargé de mission auprès du Premier Ministre George Pompidou. Cinq ans plus tard, en mars 1967, Jacques Chirac est élu député à Ussel, une élection qu’il a gagné à la dure en ne ménageant pas son temps sur le terrain. Les enfants doivent s’y faire : le paternel est rarement à domicile. Une camarade de classe qui a un jour la chance de tomber sur lui va se rappeler d’une poignée de main si énergique qu’elle en a conservé la douleur durant de bonnes heures.

La remise en question des valeurs de la société à la mode de mai 1968 ne trouve pas d’écho à domicile. Traditionaliste, la mère Bernadette s’applique à transmettre le flambeau d’un catholicisme qui tient lieu de socle philosophique. Les filles du couple Chirac – elle est de deux ans la cadette de Laurence - apprennent la politesse, qu’il faut finir son assiette, qu’il faut s’engager dans l’intérêt général. Le père enseigne la culture du travail et de l’effort. De l’extérieur, Bernadette apparaît brusque et peu engageante mais elle a le mérite de tenir l’embarcation familiale envers et contre tout.

L’éducation primaire de Claude a lieu tant bien que mal au collège catholique Sainte-Marie de Passy dans le 16ème arrondissement. Elle se poursuit au secondaire à Sainte-Marie-de-Rueil, un établissement où l’on enseigne les saintes écritures en marge des programmes scolaires. Peine perdue : la foi n’est pas son premier souci et l’école non plus d’ailleurs. À la différence de sa sœur Laurence qui brille par ses résultats scolaires, les notes de la cadette sont moyennes ; elle préfère s’amuser avec ses copains, a la réputation d’une enfant dissipée. Coiffée à la garçonne, elle s’affiche rebelle et frondeuse mais pas prétentieuse pour un sou. Bernadette ira jusqu’à raconter qu’elle était convoquée une bonne fois par semaine sur le refrain de ‘Claude dérange toute la classe !’. La cadette va garder de cette scolarité bâclée un niveau d’orthographe insuffisant.

Les Chirac habitent rue Boissière près de la place de l’Etoile. Comme d’autres jeunes de son âge, Claude écoute les Beatles, les Rolling Stones, les tubes des années disco, le gospel. Un peu plus tard, elle adorera ‘Rockollection’ de Laurent Voulzy, puis Jean-Jacques Goldman. Elle suit les modes musicales et ira jusqu’à rêver qu’elle puisse devenir chanteuse. Loin d’être un ange, elle se fera prendre un jour la main dans le sac, avec des camarades, à tenter de dérober un disque dans un magasin rue de Passy.

Pompidou et Chirac

En 1972, George Pompidou confie à Chirac le fauteur de Ministre de l’Agriculture et du Développement rural. Puis, un peu plus tard, le poste redoutable de Ministre de l’Intérieur. Fonctionnant à l’énergie, le jeune homme à lunettes est partout, négociant, hâblant, étudiant ses dossiers, sautant d’un train à un autre.

Laurence, la sœur aînée, réagit à sa façon à cette absence qui lui est imposée. En 1973, un an avant que son père ne devienne Premier Ministre, elle a eu un grave accident et depuis, elle a pris l’habitude de se cloîtrer dans sa chambre. Elle a parfois été tentée d’en finir avec sa vie.

« J’ai été obligée de grandir plus rapidement que prévu lorsque ma sœur est tombée malade » a raconté Claude Chirac. « Les dix premières années, j’ai des souvenirs de rires et de couleur. Et puis tout d’un coup, nous basculons, c’est l’absence, les hôpitaux… Je porte le poids d’une responsabilité un peu lourde pour mes dix ans, assortie de la confiance de mes parents. »

Durant des années, Bernadette va garder le silence sur ce qu’elle traverse.

Papa est Premier Ministre

Premier ministre

Après la disparition de Pompidou, l’ambitieux aux dents longues se rallie au centriste Giscard d’Estaing. Un fois que le fringant seigneur est élu, en mai 1974, il devient Premier Ministre du premier gouvernement de Giscard. Claude ne va pas conserver un souvenir inoubliable de cette période comme elle confiera plus tard, dans une interview télévisée à Mireille Dumas :

« Quand mon père a été nommé Premier ministre, ma vie n’a pas changé mais le regard des autres a évolué. Subitement, les gens vous parlent comme si vous n’existiez pas. Ils ne vous parlent pas, vous êtes transparent. Au travers de vous, ils voient votre père. »

Jacques Toubon qui officiait alors au ministère des relations avec l’intérieur a découvert les filles Chirac alors qu’elles venaient jouer à Matignon.

« J’occupais un petit bureau sur la gauche en entrant. Derrière ce bureau se trouvait un couloir par lequel il fallait passer pour aller à la photocopie. Laurence avait alors 14 ans et Claude 12 ans. Elles passaient derrière moi pour aller à la photocopieuse et quand j’avais la porte ouverte, je les voyais batifoler. On pouvait percevoir une grande différence d’attitude : Laurence était la sérieuse, Claude la rigolote. »

Dès la maternelle, Claude a développé une amitié forte avec un jolie fille blonde, Christine Colette. Après le drame de Laurence, Christine est constamment invitée à la maison, devenant comme une sœur d’appoint. Or, Christine est animée d’un même sentiment de révolte. Au risque de choquer Bernadette, elle porte des jeans délavés et moulant. Toute un groupe de copains évolue autour d’eux, peuplé de futurs stars de la finance comme du show bizz.

La bande de copains un peu à part qui évolue autour de Claude forme une protection vis-à-vis de la superficialité ambiance : lorsque, en 1976, Jacques Chirac annonce sa démission avec fracas du gouvernement Giscard, Claude découvre sur le vif ce que peut être la vacuité de certains rapports humains. Elle avait jusqu’alors des dizaines de copines. « En 24 heures, il n’en restait plus que deux ! »

Cette démission du gouvernement signifie-t-elle que le battant sera plus présent à la maison ?. Ce serait mal le connaître. À peine démissionné du gouvernement, Jacques Chirac prend la direction d’un nouveau parti RPR puis, dès mars 1977, s’empare de la Mairie de Paris. La famille habite désormais à l’Hôtel de Ville, dans un appartement de fonction de 1 200 mètres carrés.

Faute de se voir très souvent, Jacques et Claude ont développé un système de communication qui va perdurer : ils s’échangent quelques petites notes écrites à la main, que chacun dépose près du lit de l’autre.

En mars 1978, Bernadette Chirac se confie au Figaro en ces termes à propos de ses fillles :

« Depuis leur jeune âge, elles ont une animosité envers la politique qui nous oblige à nous absenter ; elles ne sont donc mêlées à aucune des ‘obligations’ de la vie officielle. En tous les cas, aucune d’entre elles n’épousera un homme politique, cela est sûr ! »

L’avenir la détrompera pourtant…

 

À la fin de la seconde, l’amitié avec Christine a pour conséquence le renvoi de Claude de Sainte Marie. Motif : indiscipline. Secoué, son père place la trublionne dans un établissement du XVIème, rue de la Tour. Consolation, l’Institut de la Tour lequel, bien que catholique, n’impose pas le port d’un uniforme et pour Claude, c’est un soulagement. Christine, pour sa part, est envoyée au lycée Molière, dans le même arrondissement aisé. En réalité, cet incident renforce les liens entre les deux pariahs.

Quelques années, dans une interview au Figaro, Claude livrera un sentiment personnel vis-à-vis de ce père qui la fascine et qu’elle ne que peu connu, un sentiment qui pourrait expliquer sa décision ultérieure d’œuvrer à ses côtés :

« J’avais cinq ans lorsque papa s’est lancé dans la politique. Je ne me souviens pas d’avoir passé à Paris un dimanche entier dans sa compagnie, comme les autres enfants. »

Bernadette Chirac abondera dans le même sens lorsqu’elle confiera dans son livre Conversations :

« Sa tâche passait avant tout, je n’avais pas un mot à dire. Les enfants en ont souffert. Avec lui, la journée de travail n’était jamais finie. »

L’influence de Jacques se fait tout de même sentir, essentiellement par l’exemple. À Ussel en Corrère, Chirac a créé une fondation pour les handicapés et il emmène parfois ses enfants en visite, pour mieux leur enseigner le respect de la différence. À la fin des années 70, il emmène sa fille en Polynésie dans le cadre de l’un de ses voyages en tant que maire. Elle vit cet instant sans une détente sans encore réaliser pleinement les enjeux politiques auxquels se mêle son père.

Ce père qui est souvent si loin va réaliser peu à peu que la pitchoune n’est plus une gamine. Un jour, alors qu’ils sont à Bity en Corrèze, dans le château acquis par les Chirac en 1969, il rentre dans la chambre de Claude à l’improviste et découvre la présence d’un garçon dans le lit. Claude récolte une gifle qu’elle qualifiera de ‘historique’.

« C’est la seule gifle que j’aie reçue de ma vie, » compense l’intéressée.

Le Point

Une fois son Bac en poche, au début des années 80, Claude démarre des études d’économie à Assas. C’est vers cette époque qu’elle se lie d’une amitié forte avec le comédien Vincent Lindon. Jusqu’où est allée leur relation ? Mystère. ‘Il a été son premier amour’, dira tout de même plus tard Line Renaud dans un entretien au Monde. Lindon a parfois été invité durant les vacances au château de Bity.

Malgré les folles nuits qu’elle passe à danser dans les boîtes parisiennes, l’étudiante va décrocher sa maîtrise. À la rentrée 1985, elle s’inscrit en deuxième année à Science-Po. La jeune femme au look furieusement de son époque demeure peu motivée au niveau de ses études, et la politique continue de la laisser indifférente, à la différence d’autres étudiants de la même promotion.

Pourtant, un événement d’ampleur nationale va bientôt la happer. Au début de l’année 1986, la gauche au pouvoir depuis près de cinq ans, est en pleine déconfiture. Les élections législatives se profilent et les sondages montrent que les partis situés sur la droite de l’échiquier ont toutes les chances d’emporter une victoire fracassante. En tant que dirigeant de la principale formation, le RPR, Jacques Chirac a toutes les chances de devenir Premier Ministre.


Claude Chirac est parfois présente dans la permanence Chirac, véritable siège de reconquête de l’assemblée nationale, en 1986. Elle n’a encore que 24 ans et son allure est encore celle d’une grande gamine. Il arrive qu’un autre jeunot, Nicolas Sarkozy lui lance :

- Claude, tu nous prépares du café ?

La cohabitation de tous les dangers

Dès le mois de mars 1986, suite à la victoire de son parti, Jacques Chirac est nommé à Matignon.

Quelques jours avant que le nouveau Premier Ministre prenne ses fonctions, Claude fait parler d’elle à sa façon : elle pose à la façon d’un mannequin dans le magazine Elle aux côtés de Vincent Lindon. À la question de savoir si ses parents pourraient être choqués de la voir dans Elle, elle répond, malicieuse, qu’ils l’auraient surtout été si elle avait posé dans Lui !

Le bref flirt qu’elle a eu avec la politique ne l’a pas motivé. Claude laisse tomber Sciences Po. À présent, elle s’intéresse à nouveau à l’économie, et va fréquenter les couloirs de Paris II. Sa vraie passion est ailleurs - elle intervient comme infirmière bénévole dans une école vétérinaire. Elle aurait volontiers transformé cette vocation en profession mais ne se sent pas le courage d’affronter les longues études inhérentes à ce parcours.

Dans les confidences qu’elle livre au Figaro Madame du 14 juin 1986, Claude livre, peut-être inconsciemment, un portrait flatteur de son père, présenté comme un être compréhensif et large d’esprit :

« Lorsque l’autre jour, j’ai annoncé à mes parents que je renonçais à terminer Sciences Po, je savais que papa ne se mettrait pas en colère. Il est très tolérant et préfère me voir heureuse. »

Durant la première cohabitation, de 1986 à 1988, elle apparaît régulièrement aux côtés de son candidat de père. Dans un numéro de Paris Match d’août 1986, elle fait acte de soutien indirect, sans arrière-pensée, en se laissant photographier à ses côtés dans une piscine de Berne en Suisse – touchante, la photo est alors en couverture du magazine.

Septembre 1986 marque un premier drame dans la vie de Claude qui n’a pas encore 24 ans. Elle apprend alors que sa meilleure amie, Christine, n’a pas survécu à un accident en Australie. Elle accuse le coup comme elle le peut et ceux qui ont témoigné ici et là diront qu’elle a pris sur elle, optant pour une direction que n’aurait pas renié Bob Dylan lorsqu’il a dit : ‘don’t look back’ : ne regarde pas en arrière.

En juillet 1987, elle concède une interviewe au magazine Confidences et lâche :

« Je ne serais pas capable de me sacrifier comme maman pour un homme. »

Les faits apportent un désaveu aux paroles : la fille cadette apparaît de plus en plus souvent aux côtés du Premier ministre. Elle va participer de manière visible à sa campagne pour l'élection présidentielle.

Madonna - Who's that girl Le 29 août 1987 est une date clé dans son itinéraire. C’est grâce à son intervention que Madonna a l’autorisation de passer au Parc de Sceaux. Claude est intervenue auprès de son père qui a donné le feu vert.

Le jour précédant le concert, la chanteuse est invitée à l’Hôtel de Ville. Dans Podium, Claude Chirac explique comment elle est intervenue. Le Premier Ministre, pour sa part, fait discrètement savoir qu’il adore Michael Jackson et Sting.

Une fois que Madonna aura lancé sa petite culotte à la foule, le Canard Enchaîné va se déchaîner, réalisant un numéro quasi historique que certains conserveront précieusement.

Si en donnant sa permission à Madonna, Chirac rafrâichit quelque peu son image, l’idée de le faire poser en polo avec un casque sur les oreilles, pour lui donner l’allure faussement jeune est un raté absolu. Mitterrand ironise à sa façon : ‘heureusement que le ridicule ne tue pas’. Plus tard, Claude reconnaîtra la bévue.

Claude Chirac n’a pas conservé un souvenir idyllique de la période où son père était Premier Ministre de Mitterrand. Comme elle le confiera à Mireille Dumas quelques années plus tard :

« On vous parle comme si vous alliez passer un message. C’est parfois blessant. On a le sentiment d’être utilisé. Je me suis fait avoir parfois, pas très souvent. »

Désillusionnée… Depuis longtemps déjà, Claude n’entretient plus d’illusions sur la sincérité de ceux qui évoluent dans le sillage du pouvoir. Elle n’a confiance qu’en un très petit nombre de proches, souvent éloignés du monde de la politique, comme Vincent Lindon, Jean Reno, Gérard Darmon, Yannick Noah…

Comme eux, elle partage l’inconfort d’avoir parfois à subir la curiosité maladive de certains, d’avoir à supporter certaines rumeurs inventées de toutes pièces et que certains journalistes colportent gaiement. Elle garde ses distances vis-à-vis de cette faune de scribes, opérant selon une échelle de valeurs qu’elle juge superficielle.

Le 17 mai 1988 est source de désillusion. Chirac est désavoué par les urnes, par une très large majorité. Celui que les humoristes ont baptisé Tonton a été reconduit à une large majorité, les centristes ayant préféré donner leur voix au président sortant, qui affirme vouloir tenter une ouverture vers cette frange modérée de l’électorat. Trop radical, Chirac le chien fou, a été rejeté et a dû se contenter d’un maigre 46 %.

« Les Français n'aiment pas mon mari », dira attristée Bernadette Chirac.

Si l’on en croit les confidences du renard Pasqua, en décembre de cette année là, le battant aurait traversé une période de déprime. Il ira jusqu’à confier, dans un moment d’égarement à Franz-Olivier Giesbert : « j’ai tout raté. »

Et si tu venais travailler avec moi ?

Pourtant, un après sa défaite, au printemps 1989, le Rastignac blessé décide de repartir au combat. Pour l’occasion, il sollicite sa fille qui serait en train, selon lui, de laisser sa vie s’échapper. Il l’incite à se secouer, à prendre son destin main. Mieux encore, il lui offre une mission sur un plateau :

- Et si tu venais travailler avec moi ? On repart pour les années à venir ?...

Claude ne dit pas oui tout de suite, désireuse de prendre un peu de bon temps. Pourtant, tout comme le socialisme dans l’affiche de Mitterrand en 1981, l’idée va faire son chemin. Le jeune Nicolas Sarkozy fait partie de ceux qui lui conseillent d’accepter. De seconder son père sera plus prenant que de passer sa vie à ‘vendre des yaourts’, allusion à la formation qu’elle a suivi chez RSCG. Elle choisit donc, un peu à contrecœur, d’entrer pour de bon en politique. Peut-être pour demeurer proche de son père que le pouvoir lui a dérobé ?

L’affaire n’est pas gagnée. En juin 1989, une fronde éclate au RPR sous l’impulsion de douze rénovateurs dont Philippe Seguin, en vue d’écarter Chirac de la présidence du parti. Secoué, malmené, le tigre tient bon, mais sa stature n’en est pas moins été ébranlée, davantage encore.

Le 13 avril 1990, la famille Chirac connaît une nouvelle épreuve lorsque l’aînée, Laurence, saute par la fenêtre, tentant de mettre fin à ses jours - le chapitre 6 revient plus en détail sur cet épisode.

L’épreuve resserre les relations et certains diront que, d’une certaine façon, en choyant son père comme elle l’a fait, Claude aurait veillé à compenser la douleur éprouvée par Chirac vis-à-vis de son aînée.

À tout prendre, Claude apporte de la gaité à la Mairie de Paris. Il arrive qu’elle soit à l’origine de belles surprises comme lors de cette soirée où Chirac, se croyant seul, s’est mis au travail en jean et tee-shirt. Il découvre bientôt que sa fille a fait discrètement venir Johnny Hallyday, Michel Sardou, le chanteur Sacha Distel, tous habillés de pied en cap !

En septembre 1992, alors qu’est âgée de vingt-huit ans, Claude Chirac épouse le brillant Philippe Habert, maître de conférences à Sciences Po et directeur des études politiques du Figaro, magazine dans lequel il a été recruté en 1987.

A-t-elle jeté son dévolu sur Habert en raison de son anticonformisme ? C’est bien possible. Toujours est-il que ce dernier n’a pas souhaité serrer la main de Balladur, qu’il accuse d’avoir fait couper l’un de ses articles. Il a pareillement refusé le tapis qu’a voulu offrir Hassan II, désavouant le traitement des prisonniers politiques au Maroc.

Habert a eu le coup de foudre pour Claude et s’en est confié au Parisien :

« Quand je l’ai vue, j’ai tout de suite su que c’était elle. Je me revois même en train de dire à ma mère : ‘je te préviens que je viens de rencontrer la femme de ma vie’. »

Pourtant, du côté de Claude, le cœur n’y est pas vraiment. Plus la date fatidique arrive, plus elle est tentée d’annuler le mariage. Pourtant, elle n’ose pas officialiser la chose, tant les préparatifs ont été importants. Claude a même fait fi de sa tendance laïque et a consenti à doubler le mariage civil d’une cérémonie religieuse, comme le souhaite Bernadette.

L’union est célébrée le 3 octobre dans la chappelle de Sarran en Corrèze. Une fois la fête achevée, il apparaît que Claude n’est pas à son aise vis-à-vis de ce nouvel époux en proie à l’irritation. Une fois de retour de Venise, ils vivent le plus souvent séparément.

Dans sa vie privée, Habert abuse des substances médicamenteuses. À corps perdu, il s’est laissé entraîner dans une spirale analogue à celle qui a emporté Elvis Presley quinze ans plus tôt : des calmants pour dormir, suivant d’excitants pour s’énergiser, suivis à nouveau de calmants, et ainsi de suite…

Habert ne tarde pas à découvrir qu’il y a deux hommes dans la vie de Claude : lui-même et Jacques Chirac. Or, en tant que mari, il n’est aucunement prioritaire. Il suffit que son père se manifeste pour qu’aussitôt, Claude se mette en quatre, quitte à arriver en retard à un rendez-vous. Elle a sa propre hiérarchie des importances et lui-même sera toujours n°2, quoiqu’il se passe.

En décembre 1992, Claude Chirac se laisse interviewer par Mireille Dumas dans l’émission Bas les Masques et s’attarde sur la relation qu’elle vit avec son père :

« J’ai une chance immense d’avoir cette qualité de relation très forte avec lui. C’est rare. J’ai de l’admiration pour lui. »

Prendrait-elle goût à la célébrité ? Pas le moins du monde. À présent, l’univers médiatique de devoir apprendre à se passer d’elle, elle n’ouvrira désormais plus de fenêtre sur sa personnalité.

Toujours prompt à manifester son désaveu des grands de ce monde, le trouble fête de la politique qu’est Habert va un peu trop loin. Un soir de janvier 1993, le politologue s’en prend à Balladur, qui souffrirait de ‘ non-représentativité sociale ’. Or, l’intéressé est alors l’allié de Chirac dans la reconquête de l’Assemblée Nationale. Surprise, Claude Chirac monte au créneau pour soutenir Balladur, dans Globe Hebdo. Habert est publiquement désavoué au passage par ces mots lapidaires qui annoncent une potentielle procédure de divorce :

« Je ne savais même pas qu'il était invité au journal de France 3. Je ne pense pas que Balladur ait pensé un instant que cela puisse être prémédité. Pour ma part, j'ai trouvé cela déplacé et immature. »

À sa façon, elle sait trouver les mots qui transpercent. Quoiqu’il en soit, son mari devra se résigner. À cette époque où les législatives sont à l’horizon, Claude Chirac est très peu présente au domicile, trop occupée à sillonner les routes de France aux côtés de son père.

L'Elysée en ligne de mire

Ces kilomètres à sillonner la France profonde portent leurs fruits : le 28 mars, la droite s’assure une victoire sans précédent aux législatives, s’arrogeant 81,7 % des sièges : 44,54% pour le RPR, 37.26% pour l'UDF. Pourtant, sept jours plus tard, le 5 avril 1993, Philippe Habert succombe à une overdose de médicaments. Si la thèse de la mort accidentelle est brandie, celle du suicide par dépit amoureux sera parfois soulevée. Qu’elle soit blessée ou non, Claude n’en dira rien, ce n’es pas le style maison. Elle rejoint des amis dans une station de ski et parle d’autre chose.

Alors que Claude est âgée de 30 ans en 1993, pour Jacques Chirac, plus que jamais, l’Elysée est en ligne de mire.

Gérante de la communication du maire de Paris, Claude a désormais la tâche de faire de ce grand dadais gaffeur et mal à l’aise, un présidentiable. Cela passe d’abord par un changement de look. Il faut bien reconnaître qu’à l’heure où les radios diffusent du Nirvana, Jacques apparaît archaïque et coincé. Qu’il laisse aller son style énarque ou qu’il se montre franchouillard, prompt à partager un verre avec ses électeurs au bistrot du coin, il n’est décidément pas dans l’air du temps.

Plus réservé, mais aussi plus stylé, Balladur le débonnaire, celui que Mitterrand a nommé comme Premier Ministre, fait le plein des opinions positives. Sa personnalité doucereuse, propre à arrondir les angles fait alors l’objet d’un consensus général. François Mitterrand lui-même n’est pas avare de compliment. Pire encore, les sondages montrent que Chirac n’aurait aucune chance pour la présidentielle face à Balladur.

La fille s’attaque donc à ‘relooker’ son père, dont le look fait date. Elle l’amène à troquer ses costumes étriqués qui accentuent son image ‘coincé’ contre des vestes plus amples, plus confortables. Exit les lunettes d’énarque froid contre des lentilles. Sa première tâche est visuelle : elle fait office de coach en modernisme.

Dans l’ombre de Mitterrand, un publicitaire a jusqu’alors fait la pluie et le beau temps. En 1981, aux côtés de Jacques Séguéla, Jacques Pilhan a contribué à faire élire le Président en imposant l’image du sage, celle de l’affiche ‘La force tranquille’. C’est également Pilhan qui a ravivé la cote du même Mitterrand lorsqu’elle était en berne en 1984…

À cette époque, le profil du nouveau Premier Ministre Laurent Fabius avait soudainement vieilli celle de son mentor. Pilhan avait donc eu l’idée d’une interview décontractée menée par Yves Mourousi. En déclarant « on ne dit plus branché mais câblé », Mitterrand avait séduit par son sens de l’à propos et sa façon de s’insinuer dans l’époque.

Pilhan, l'homme qui façonne les images publiques

En 1988, Pilhan a aidé Mitterrand à pilonner l’image de Jacques Chirac, profitant de la moindre occasion pour l’acculer dans les cordes, le gausser, le prendre en défaut. Ce fut savamment joué : Chirac a essuyé un défaite sévère lors de la réélection, ce qui a semblé accréditer la thèse du ‘looser’.

Pourtant, en 1993, Pilhan a évolué. Directeur de l’agence Temps Public, qui moissonne plusieurs dizaines de millions de francs par an, il n’est plus l’indécrottable militant de gauche qu’il a jadis été. Bien qu’il soit encore le conseiller du président François Mitterrand dont il sait la maladie, Pilhan bascule peu à peu et demeure sur le qui vive. Qui pourrait-il désormais seconder ?

Lionel Jospin n’est pas désireux de requérir ses conseils. Si Balladur lui ferait bien appel, le publicitaire est avant tout séduit par la personnalité de Jacques Chirac, cet homme qui « aime les gens et sait affronter les difficultés. »

Au fil des mois, il apparaît à ses yeux que le maire de Paris serait le seul présidentiable qui en vaille la peine. Le pari est osé car le leader du RPR est lâché par les mammouths du parti qui croient en la bonne étoile de Balladur.

L’homme qui a aidé Mitterrand à pilonner Jacques Chirac durant la cohabitation de 1986 à 1988 entend à présent mettre son savoir faire au service du Maire de Paris. Le Président donne son feu vert : lui-même a décidé que, désormais, le tour de Chirac était venu.

Durant l’hiver, Jacques Chirac se rend secrètement dans les locaux de l’agence Temps Public. Pilhan expose son plan. Jadis, il est parvenu à déstabiliser l’image de Valéry Gisacard d’Estaing en l’assimilant au roi Louis XV. Une même stratégie est suggérée à l’égard de Balladur : identifier ce dernier à Louis XVI, ce roi distant que le peuple a jadis guillotiné.

Chirac est ravi de la proposition. Il a eu plus que le temps de méditer sur les traquenards que lui a tendus Mitterrand et a dû apprendre, à la dure combien il fallait savoir jouer avec les médias.

À partir de là, Claude Chirac passe sous l’aile de Pilhan et va désormais suivre une inestimable formation sur le tas. Le publicitaire l’initie aux us et coutumes de son métier et l’incite à découvrir certaines disciplines comme la sociologie ou la linguistique. Désormais motivée, elle étudie avec assiduité.

Malin, le publicitaire conseille à Jacques Chirac de soutenir officiellement Balladur, qui apparaît, en tant que Premier Ministre de cohabitation, comme le candidat naturel de son parti. Dans le même temps, il définit une nouvelle approche de Chirac le lourdaud, qui doit désormais apparaître comme un ‘intello’, rien de moins !

Le 15 mars 1994, l’opération de métamorphose est amorcée lorsque Chirac est invité dans l’émission de Michel Field, le Cercle de Minuit, pour présenter son livre,La France pour Tous. Ce soir là, alors qu’il est asticoté par le journaliste, le maire de Paris se montre cinglant mais aussi futé et caustique, déclenchant les rires de son côté.

« Ne caricaturons pas, » lance Chirac à un moment clé. « Vous m’étonnez… Vous êtes, vous aussi contaminé par le conformisme, le politiquement correct. Réfléchissez deux minutes, ce n’est pas excessif ! »

Field accuse le coup, sourit et marque une pause avant de tenter de reprendre l’offensive comme il le peut.

- Deux minutes, c’est à peu près le temps qu’il m’a fallu pour lire votre livre.

Chirac rebondit du tac au tac, faisant preuve de ce fameux humour qui lui a si souvent manqué et qui était alors l’apanage de François Mitterrand :

- Dans l’exemplaire que je vous ai envoyé, je n’avais pas mis les images à colorier. Je suis désolé.

L’opération est réussie : l’image de Chirac vient de changer.

Au mois de juillet 1994, après la sortie de François Mitterrand de l’hôpital, le Président est fort remonté contre celui que les humoristes ont surnommé ‘Ballamou’. Alors, il se prête volontiers à une opération visant à miner la belle assurance du favori des sondages. Si Mitterrand sait une chose, c’est que les images ont un pouvoir symbolique qui est dévastateur.

Malicieusement pilotée par Jacques Pilhan et Claude Chirac, la scène de fragilisation se produit le 25 août, à l’Hôtel de Ville à l’occasion du 50 ème anniversaire de la Libération de Paris.

François Mitterrand laisse volontiers Jacques Chirac monter sur le pupitre présidentiel afin de faire l’éloge de la Résistance. Les caméras filment ensuite les deux hommes côte à côté montant l’escalier jusque dans le bureau du maire de Paris. Ils avancent d’un même pas, calmement, le sourire aux lèvres, donnant l’impression d’être intimes, comme de vieux amis. Tous deux signent ensemble Le livre du Bicentenaire. La solennité d’un tel acte n’est qu’apparente : Claude Chirac est allée acheter ce livre le matin même au BHV !

Au même moment, les télévisions relayent l’image d’Edouard Balladur, rongeant son frein. Il est contraint à la passivité tandis que le Président semble introniser son successeur. Assis dans un fauteuil, le Premier Ministre semble fulminer intérieurement.

Pour écharper l’image de Balladur mais aussi mordre sur l’électorat progressiste, Pilhan et Claude Chirac ont eu une autre idée, surprenante en soi : faire passer Jacques Chirac pour un homme penchant vers la gauche.

L’opération est concrétisée à l’automne 1994 avec la sortie du livre Une nouvelle France où le maire de Paris livre ses réflexions et révèle le fameux slogan : ‘la fracture sociale’. Sa candidature est annoncée dans la foulée, à Lille, le 4 novembre 1994. dans le quotidien La Voix du Nord. C’est Claude Chirac elle-même qui a téléphoné la veille à 21 heures au rédacteur en chef du quotidien pour expliquer qu’elle lui adressait un fax de dernière minute.

La présence de Chirac à Lille est un symbole – il s’agit de la ville natale du Général de Gaulle et d’ailleurs le jour est celui de la Saint Charles. Peu bavard, le maire de Paris apparaît tranquille, et même rigolard lorsqu’il se retrouve aux côtés du vieux soudard socialiste qu ’est Pierre Mauroy.

Fidèle à son caractère de battant que rien n’arrête, Chirac sillonne la France profonde, avalant les kilomètres en compagnie de sa fille. Cette dernière juge opportun de s’inspirer de la campagne de Bill Clinton ce qui implique un pupitre, un double prompteur, et même un porte parole jeune - François Baroin.

Alors qu’il était au plus bas dans les sondages, la cote de Jacques Chirac reprend peu à peu des couleurs. Son livre, Une nouvelle France, que publie Nicole Lattès se vend à cent mille exemplaires. Claude, qui suit fidèlement les conseils de son mentor, ne ménage pas ses efforts pour promouvoir un produit appelé ‘papa’.

Dans l’ombre, Pilhan et Claude Chirac travaillent à moduler l’image de la pile électrique dans le sens d’une personnalité apaisée, plus proche de ce que le peuple de France semble attendre d’un chef suprême. Objectif : maquiller le loup – qui ressort de temps à autre – derrière l’apparence d’un protecteur, proche des gens de tous les jours. Elle le chapeaute pour son passage dans l’émission 7 sur 7 d’Anne Sinclair sur TF1, où il prend position contre le dépistage obligatoire du VIH. Tout au long de ces apparitions, il donne l’apparence d’un homme de terrain, qui est allé dans les banlieues, discuter avec les gens.

Semaine après semaine, il apparaît que la victoire est acquise. Signe qui ne trompe point ; le candidat longtemps à la traîne, lâché par ses pairs voit s’accomplir quelques ralliements de dernière heure, qui peuvent paraître de circonstance, tel celui de Charles Million.

S’il est une étape qui inquiète tout particulièrement Claude Chirac, c’est celle du débat de l’entre deux tours enregistré le 2 mai 1995. Elle redoute de voir son père s’enflammer, piquer un accès de colère en direct, dévoiler le carnassier qui sommeille toujours un peu, dans l’ombre d’une impatience. En bonne conseillère en communication, elle se rapproche du staff de Jospin et suggère un pacte mutuel de non agression. Accord conclu. Il va en ressortir un débat historiquement ennuyeux. Il demeure que les apparences sont sauves. Tandis que le Chirac nouveau se prête au direct, en arrière-plan, Claude, attentive et soucieuse, surveille les moindres détails.

Papa est Président de la République

Le 7 mai 1995, le héros longtemps rejeté peut soupirer : avec 52,64 % des voix, il vient enfin de recevoir l’aval des Français. Claude Chirac a vécu cette journée dans une atmosphère d’irréalité. Ce jour là, elle a déjeuné avec son nouveau compagnon, Thierry Rey, champion olympique de judo à 20 ans. Le soir, quelques heures après l’annonce de la victoire, elle a pris un café avec Vincent Lindon et d’autres proches à la brasserie de l’Alma. Elle est comme sonnée, pas totalement sûre de saisir l’importance de l’événement. Ce n’est que lendemain, lorsqu’elle le voit sur les Champs-Élysées aux côtés de François Mitterrand qu’elle réalise pleinement ce qui s’est passé.

D’avoir son père à l’Elysée bouscule à nouveau ses plans. Elle qui rêvait de partir en Californie dont elle apprécie la ‘coolitude’ et de prendre ses distances avec la politique se laisse à nouveau tenter. La présence de Jacques Pilhan et l’enseignement qu’il peut continuer de prodiguer – en compagnie de Gérard Colé, un autre ex-militant du PS qui a basculé dans le camp Chirac - n’y est pas pour rien. Elle rempile donc. De toutes façons, Pilhan tient à avoir un ‘complice’ à l’Elysée.

Claude Chirac a désormais son bureau près de l’Elysée, et n’est que trop heureuse d’apporter son soutien à cet homme qu’elle vénère sans réserve - elle dira de lui en juin 1996 :

« Papa a un cœur grand comme l’Hôtel de Ville. Sa grande force, c’est sa générosité. Il est capable de se mettre en quatre pour arranger la situation d’une famille désespérée. »

Désormais, elle a son mot à dire sur le moindre détail : coiffure, vêtements, lunettes, la façon de se comporter devant les caméras de télévision… Rien ne lui échappe. Elle supervise son emploi du temps, relit ses discours, prépare ses voyages en province, fait office de boîte à idées…

Elle-même cultive une apparence non-conformiste qui tranche avec les costumes des ministres, mais juste ce qu’il faut : jean, sac Hermès, une coiffure ‘cool’, vêtements confortables, à son poignet une simple Swatch. Les conseillers du prince doivent s’accoutumer à son absence de rigidité : à l’instar d’un garçon manqué, elle peut lâcher ici ou là quelques plaisanteries grasses, comme les affectionne son père. Ils ont tous deux le goût de l’humour comme soupape, à même d’évacuer la tension. Pour le reste, elle assume une vie normale, conduisant sa voiture ou faisant ses courses elle-même.

La relation que développent Chirac et sa fille est pour le moins frappante. Il se trouve que l’homme qui gouverne la France a une confiance sans borne dans sa conseillère de fille. À tout moment, ils apparaissent inséparables, se côtoyant quotidiennement à l’Elysée mais tout autant lors de leurs vacances. À la moindre inquiétude de Chirac, la ligne téléphonique est le premier recours et c’est Claude qu’il appelle. Dans le même temps, elle ne le ménage aucunement, assénant des remarques à la limite d’être blessantes, et que personne d’autre ne s’autoriserait :

« Mais qu’est-ce que tu es réac ! »

Claude Angeli qui consacre un livre à leur relation dira avoir eu ce témoignage d’un proche :

« Le père a un peu peur de sa fille, je crois. C’est que parfois, Claude va jusqu’à l’engueuler. Et Chirac se défile en répondant sur le mode taquin. »

Lui-même se déclare fier de sa fille dont il fait l’éloge de l’intelligence et à propos de laquelle il ne tolère aucune critique. La fonction de Claude ? « Cela n’est pas négociable ».

Comment Claude refaçonne l'image de Chirac

En attendant, s’il est un refrain qu’elle lui sermonne sans fin, c’est qu’il serait « trop à droite » ! Elle l’enjoint à corriger ce penchant naturel, à ne jamais revendiquer une telle appartenance, et même à prendre ses distances vis-à-vis du parti qui le soutient depuis toujours.

Le Chirac qui jadis faisait l’éloge du libéralisme à la Reagan est peu à peu gommé au profit d’un personnage plus mesuré, à l’écoute des gens et dont l’élément essentiel est la ‘chaleur humaine’. S’il demeurera muet lors du débat sur le Pacs, à l’automne 1998, c’est sur le conseil explicite de sa fille.

Claude Chirac apparaît sûre de son fait, autoritaire, sans états d’âme. Et Jacques n’est pas le seul à en subir le style ; Bernadette n’est en rien épargnée. Il arrive que la fille casse sa mère en présence d’un journaliste, déplorant le style un peu trop ‘vieux jeu’ de la coiffure ou des robes de cette dame d’un autre temps, issue de la noblesse provinciale. Elle déplore son ‘look mémère’, sa façon de ‘s’attifer’. Il est vrai qu’un siècle semble les séparer : Bernadette vouvoie Jacques Chirac alors que ce dernier tutoie sa fille. Au premier abord, et quand bien même ce ne serait qu’une apparence, elle est ressentie comme brusque, dédaigneuse. Elle choisit donc de la gommer du tableau : lorsque des photographies de Chirac sont envoyées à la presse, celles où figure Bernadette sont souvent écartées. Patience : la mère bafouée va prendre sa revanche.

Surprise : Claude Chirac, bien qu’elle cultive désormais le secret, a tout de même une vie privée à elle. En mai 1996, le Président annonce qu’il est devenu grand père d’un petit Martin. Le géniteur n’est autre que le judoka Thierry Rey. Ce dernier ne va pourtant pas tarder à s’éclipser. Il est vrai que son cœur bat à gauche.

Le coaching de Claude a des aspects pratiques. Elle insiste aussi pour que Daddy Cool rencontre les ‘vrais gens’, qu’il puisse entendre ce qu’ils ont à dire.

En juin 1996, elle fait venir à l’Elysée une délégation de la ‘Maison des Potes’ de l’Essonne (une banlieue au Sud de Paris), qu’a créé SOS Racisme. Objectif : l’amener à voir d’autres jeunes que les fils de bonne famille au style ‘propre sur lui’ qui fréquentent les permanences du RPR. Non seulement, le président se prête volontiers au jeu mais il passe deux bonnes heures avec ces ‘djeunz’, au risque de mordre sur son emploi du temps usuel. Il ira jusqu’à les inviter à revenir le voir, ce qu’ils feront d’ailleurs.

En réalité, Chirac a fort mal joué son début de présidence. Dès l’annonce de la reprise des essais nucléaires, sa cote s’est effondrée au niveau mondial. Il a par ailleurs commis l’erreur de n’appeler auprès de lui que ceux qui l’ont soutenu, négligeant l’opportunité d’une vaste réconciliation qui aurait permis de se reposer sur des gens de plus grande valeur. Le premier ministre Juppé rate son projet de réforme de la Sécurité Sociale et y laisse des plumes. Celui qui a jadis été surnommé ‘le plus brillant d’entre nous’ perd la face et entraîne malgré lui son chef au passage. Afin d’éviter que l’impopularité du gouvernement ne rejaillisse sur le président, Pilhan recommande que Chirac s’exprime fort peu, uniquement s’il a quelque chose de majeur à dire.

Au début de l’année 1997, Chirac, aiguillonné par son ami Philippe de Villepin et d’autres politiciens, se laisse convaincre de dissoudre prématurément l’Assemblée Nationale. Le raisonnement semble tenir debout : il faut que le président puisse disposer d’une majorité solide pour opérer de manière tranquille jusqu’en 2002, sans avoir en tête l’échéance prévue de 1999. Jacques Pilhan s’oppose fermement à cette initiative qu’il juge dangereuse : le gouvernement est alors trop impopulaire. Bernadette Chirac partage cet avis.

La stratégie de Chirac prouve ses limites le 1er juin 1997. À l’Assemblée Nationale, la droite est désavouée. Deux ans après son triomphe présidentiel, le président essuie un revers de taille.

Alors que la cohabitation s’annonce, Chirac opte pour l’isolement et sa fille Claude est fortement accusée d’être responsable de ce retranchement.

Le 28 juin 1998, Jacques Pilhan, l’homme qui a façonné l’image de deux présidents de la république, est emporté par un cancer. Jusqu’alors, Claude Chirac ne décidait rien sans lui ; à présent elle va devoir opérer en solo. Dès lors, elle demeure seule maître à bord.

De l’avis de nombreux observateurs, Claude Chirac subit alors une métamorphose, donnant son avis à la moindre occasion. Dogmatique, elle fait la leçon de chose à papa, décodant cette France qu’il ne saurait comprendre pleinement de par son parcours. Plus que jamais, elle prend ses distances avec le RPR dont elle juge les dirigeants ‘stupides’ ou tout au moins trop éloignés des réalités.

Même Juppé trinque au passage :

« Il ne sait pas de quoi il parle : il ne connaît pas les Français ! »

Un leitmotiv revient souvent dans sa bouche :

« On ne pourra pas gagner en 2002 si on s’affirme de droite. »

Parmi ceux qu’elle juge ainsi ‘trop à droite’, figurent Nicolas Sarkozy ou enocre ‘Alliot Marie pleine de glace’, une formule reprise du Canard Enchaîné. Elle la trouve rigide, à l’ancienne, excessivement guindée. Bernadette continue aussi de subir ses égratignures et dans l’ombre, une rivalité s’est installé entre ces deux femmes dévouées au même personnage. La femme du président a pris acte de sa temporaire déroute et veut désormais peaufiner son image, effacer la rombière pour faire ressortir la femme de cœur. Peu à peu, elle va devenir populaire auprès des Français.

Pour sa part, Claude Chirac fait preuve d’un stakhanovisme digne de l’exemple paternel, ne négligeant aucune lecture, aucune tâche qui pourrait être utile à la cause. Plus que jamais, elle est la confidente disponible à toute heure, celle qu’ il l’appelle à la moindre occasion, jour après jour, pour solliciter le moindre avis, au risque de vexer d’autres membres de sa garde rapprochée. La fonction présidentielle, elle l’a en quelque sorte absorbée, parlant volontiers sur le mode du ‘nous’ : « Nous allons faire ceci, nous allons dire cela… »

Même les équipes de télévision doivent se conformer à ses désirs. Claude leur dicte l’emplacement d’où ils devront filmer le président sous son meilleur angle. Lorsque Chirac s’exprime en direct, elle se tient à proximité, sur le qui vive, guettant les moindres détails pour mieux corriger son poulain. Elle-même visionne des heures durant diverses interviews d’hommes politiques pour mieux parfaire son analyse. Les journalistes qui l’approchent sont tout de même surpris de voir que, lorsqu’elle parle de son père, elle l’appelle : ‘Chirac’. Elle utilise aussi ce nom pour s’adresser à lui : ‘Chirac’. Tout simplement !...

En prévision de l’élection de 2002, une stratégie est définie : prendre Jospin par surprise, le forcer dans les cordes, le mettre sur la défensive. Il en est ainsi du fameux discours du 14 juillet 1999 où Chirac évoque soudain les ‘caisses pleines de l’État’, une cagnotte qui devrait permettre d’améliorer le sort des Français, ces Français qui doivent partager les ‘fruits de la croissance’. Claude ne cache pas qu’elle se considère responsable des trois quarts de cette allocution. Et voilà ! Jospin et Strauss-Kahn n’ont pas perçu l’agression et pourtant elle est patente : le ministère des Finances est désormais sur la défensive.

Consciente d’avoir marqué des points, Claude invite son père à récidiver en décembre 1999 lors de deux entretiens, l’un au Figaro et l’autre sur RTL, où il pourrait évoquer les ‘caisses pleines’. Prudent, il n’osera pas poursuivre sur ce terrain.

En attendant, l’approche demeure simple : Chirac doit apparaître comme un « président à la fois attaché aux traditions et résolument moderne, quelqu’un qui maintient un ‘lien personnel avec le peuple’, alors que Jospin lui, s’embourgeoise ». Elle s’efforce de montrer ici et là que son père aurait le cœur à gauche, ce qui se manifeste par des formules incidemment glissées dans ses interventions : ‘dialogue social’, ‘partage des fruits de la croissance’, ‘solidarité plus fraternelle’...

« Il faudra que ses partisans comme ses adversaires s’y habituent » explique Claude. « Le Président est proche des gens et cela se voit. »

L’élection de 2002, elle en est convaincue, sera gagnée au centre gauche et c’est là qu’il faut frapper. Or, Chirac conserve une cote de sympathie solide dans cette frange de l’électorat jugée cruciale.

Chaque fois que c’est possible, Chirac, pilotée par sa conseillère en communication, tire le premier, devançant Jospin pris au dépourvu. Il s’insurge contre les sièges capturés au parlement par l’extrême droite autrichienne en 1999 – il est vrai que leur leader a fait l’éloge de la Waffen-SS estimant qu’il fallait rendre honneur à cette ‘partie de l’armée allemande’. Il téléphone à George Bush, l’ancien président américain, afin qu’il gracie Odell Barnes, condamné à mort au Texas. Autant d’actes immédiatement relayés à la presse.

Si les Chirac n’aiment pas les médias, ils savent les nourrir de ce lait dont ils raffolent, avec quelques petites phrases dedans. En conséquence, Claude rencontre certains journalistes et s’acharne à leur donner la primeur des piques que Chirac compte lancer contre Jospin. Le moindre petit détail compte. Si Jospin prétend parler ‘à tous’, Chirac pour sa part, s’adresse – l’idée est de Claude - ‘à chacun’. La formule est notamment incluse dans son discours des vœux aux Français, le 31 décembre 1999.

Pour laver la défaite de 1997 aux législatives, il importe de gagner l’élection de 2002. Les deux Chirac semblent décidés à remporter cette victoire ensemble, sans la devoir au RPR. C’est tout juste si le dandy Dominique de Villepin, le secrétaire général à la présidence, est associé à l’opération.

Le 18 mai 2000, deux émissaires de l’Elysée sont envoyés au siège de SOS-Racisme afin de prendre le pouls de cet électorat populaire. Les informations qu’ils recueillent sont disséquées par Claude, consciente qu’il va falloir jouer finement : il faut séduire cette frange de l’électorat sans pour autant choquer les supporters traditionnels de la droite. Une quadrature du cercle, en somme. Certains, tels Dominique de Villepin apprécient peu ce virage progressif vers la gauche de l’échiquier que prône en permanence la fille du président.

La tâche est compliquée par les affaires et les ambitions personnelles. Les Chirac doivent compter avec les hostilités de certains membres de leur camp, à commencer par le maire Jean Tibéri qui menace régulièrement de révélations gratinées, s’il venait à sauter. L’autre danger vient de ce cher Philippe Seguin, qui a naguère participé à la tentative de putsch au RPR. Il est le premier à ricaner à l’idée que l’on puisse oser faire tenir à Chirac un discours de gauche. Pasqua et Madelin ne sont pas en reste. Eux-mêmes jugent la stratégie prônée par la conseillère risquée : comment faire le plein à droite s’il continue sur cette dérive ?

Philippe Seguin ne cache aucunement ses ambitions présidentielles et paraît plus naturel dans le rôle du candidat de droite dont le cœur penche du côté social. Au début du millenium, il n’est pas un jour sans qu’il ne fasse parler de lui.

En premier lieu, il importe pour Claude et son père d’écarter Seguin de la Mairie de Paris. La solution consisterait à placer en vedette Françoise de Panafieu avec sa coupe grisonnante à la garçonne, limite dans l’air du temps. L’intéressée ira jusqu’à faire du roller skate sur les quais de la Seine en avril 2000 pour accentuer son image de ‘djeunz’. En réalité, cette initiative va inquiéter Claude qui, après avoir eu l’aval de Papa, fait savoir à quelques journalistes que la Panaf’ n’est pas à la hauteur. À choisir, autant se réconcilier avec Balladur et jouer cet autre pion. Hélas, il faut s’y faire : c’est Séguin qui va finalement concourir à Paris pour l’élection prévue en mars 2001.

Jacques Chirac, malgré le coaching rapproché de Claude, n’est pas toujours à son aise. Il lui arrive de s’embrouiller lors de ses interventions télévisées comme le 5 juin 2000, lorsqu’il est invité à parler de la réduction du mandat présidentiel. Ce jour là, il prétend n’avoir jamais changé d’avis sur la question, alors qu’il est tellement aisé de prouver le contraire. Claude, qui a longuement conseillé de ne pas agir ainsi, fulmine en silence. À la fin de l’émission, elle sera sans pitié pour ce blanc bec, pris la main dans le sac. Pire, dans les coulisses, c’est elle qu’on accuse d’avoir mal préparé son élève – suite à ce mensonge en direct, les sondages sont à la baisse.

Le 14 juillet 2000 est vécu avec appréhension. Depuis des mois, l’affaire des faux électeurs Parisiens, celles des emplois fictifs et les menaces à peine voilées de Tibéri de tout dévoiler s’il est désigné comme bouc émissaire sont à la une des médias – l’actuel maire de Paris paraît de plus en plus incontrôlable. Le Président doit s’exprimer face aux journalistes de France 2 et à tout prendre, Claude a sélectionné Béatrice Schoenberg jugée plus modérée que le caustique Claude Serillon.

Durant plusieurs jours, Claude et Jacques cogitent sur ce que pourrait déclarer le président quant à cette période où il a tenu la mairie et où il paraît peu probable qu’il ait ignoré tout de ce qui se passait.

La conseillère lâche finalement son verdict : Chirac doit se montrer clair. Il faut qu’il parle d’ ‘envoyer en prison ceux qui trichent avec les listes électorales’. Le président demeure sur la réserve. Claude prévient papa : à trop ménager son successeur à la mairie de Paris, il prend des risques énormes. Le 30 juin, Tibéri est convoqué à l’Elysée mais l’on ignore quel fut la teneur de leurs propos.

Finalement, le jour J, le président déclare que le recours à de faux électeurs était « inacceptable et impardonnable ». Et passe vite à autre chose, évoquant le pouvoir d’achat qui n’augmente pas, en dépit d’une croissance forte. Ouf ! Le danger est passé.

Pourtant, peu après l’événement, Paris Match publie des photos peu opportunes, celles du Président et sa fille dans un palace pour milliardaires, le Royal Palm, sur l’île Maurice. C’est le 2 août, en arrivant sur place qu’ils ont découvert que le magazine a consacré 6 pages au faste de cet hôtel et qu’en plus, une équipe de journalistes dépêchée par Canal Plus est sur place. Des vendeurs de plage témoignent que le président, non content d’être riche, est grand seigneur :

« Il a plein de gros billets dans sa poche et sa femme ne marchande jamais. »

Furieux, Chirac téléphone à Jean-Luc Lagardère, président du groupe Hachette Filipacchi, alors en vacances aux Caraïbes. Pris de court, l’intéressé nie toute implication et fustige les responsables de l’hebdomadaire. Pour une fois, Claude Chirac est elle-même dépassée par les événements. Elle lâche son ire sur Anne-Marie Couderc, ex ministre du premier gouvernement Juppé, devenue directrice générale adjointe du groupe Hachette Filipacchi.

Paris Match publie un drôle de communiqué où il est indiqué que le magazine présente ses excuses, affirmant avoir publié des ‘informations inexactes’, sans autre précision. Pourtant, les journalistes du magazine se désolidarisent de cette opération. Ils déclarent ne pas s’associer à ces excuses dont ils estiment qu’elle sont ‘hâtives et disproportionnées’.

Il ne reste à Claude qu’à tenter de sauver ce qui peut l’être. Hélas, chaque argument semble ouvrir la porte à une autre plaie. Faute de mieux, elle fait savoir que le Président a lui-même réglé sa note au Royal Palm et que cela n’a pas coûté un sou à l’Elysée. Libération fait alors tout de même remarquer que la note s’élève à un demi millions de francs ! Claude Chirac dément également l’information comme quoi Chirac aurait réclamé que des têtes tombent à Paris Match. Toujours selon elle, les Chirac ne seraient en rien responsables de ce que l’équipe de Canal Plus venue filmer a vue ses cassettes saisies par la direction du palace – qui aurait d’ailleurs fouiller leur voiture à cet effet.

Avant tout, Claude s’inquiète des retombées de cette affaire sur l’image du président ‘qui a le cœur à gauche.’

Du côté de Paris Match, la perception repose sur d’autres valeurs :

« On ne va tout de même pas s’excuser d’avoir fait une bonne enquête ! » déclare un journaliste de la revue.

Le 21 septembre 2000, un ultime pavé est lancé dans la cour de l’Elysée. Un industriel, Jean-Claude Mary, a enregistré ses confessions sur une cassette vidéo en 1996 avant de se donner la mort. Il y déclarait avoir remis de grosses sommes en liquide à Jacques Chirac au temps où celui-ci était maire de Paris.

La tactique que conseille Claude est claire : éviter à tout prix le silence qu’a eu Giscard d’Estaing durant l’affaire des diamants. Il implique de contre-attaquer sans attendre. Un mot clé est trouvé, à offrir en pâture aux médias : ‘abracadabrantesque’.

Le soir même, Jacques Chirac est interviewé sur France 3 et se déclare ‘indigné’ devant ces ‘allégations mensongères’ :

« Il doit y avoir des limites à la calomnie. Aujourd’hui on rapporte une histoire abracadabrantesque. On disserte sur des faits invraisemblables qui ont eu lieu il y a plus de 14 ans. On exhume un enregistrement fait il y a plus de 4 ans et dont le journal lui-même qui publie ces propos, les qualifie de ‘invérifiable’ et ‘sans valeur juridique’. »

A-t-il convaincu au-delà des rangs de ses fidèles et inconditionnels ? Pas si sûr. Désormais aux Guignols de l’Info, on le présence comme ‘Supermenteur’. Les sondages sur la présidentielle montrent que Chirac et Jospin sont au coude à coude et que le second pourrait bien l’emporter d’une courte tête.

Pourtant, ce qui va sauver les Chirac, est le désastre que rencontre alors le gouvernement de Jospin, qui voit s’accumuler les démissions de Strauss Kahn à Chevènement en passant par Claude Allègre.

À partir de juin 2001, Libération comme Le Monde viennent prêter main forte au clan Chirac, un ancien militant trotskiste, Boris Fraenkel, révélant que Jospin a adhéré à l’Organisation Communiste Internationaliste au début des années 1960. Comme l’intéressé se plaît à démentir ce passé peu glorieux, Claude Chirac et Dominique de Villepin, pas peu réjouis, tentent de mettre la main sur tout document qui pourrait accréditer ce passé extrémiste. Les affaires qui ont secoué le ministère de Jospin, d’Elf à la Mnef sont pareillement perçues comme des atouts à même de déstabiliser un premier ministre qu’ils veulent croire fragile au niveau du caractère.

Il s’avère aussi que Chirac, sur la ligne droite, bénéficie d’un soutien inattendu. Vexée d’avoir été écartée par sa fille, Bernadette s’est construit une popularité auprès des français, depuis cette Corrèze dont elle est conseillère générale depuis 1985.

À partir de 1998, elle a pris maintes initiatives, allant au devant du peuple et se faisant apprécier des petites gens. Un message : son allure BC-BG ne serait qu’une apparence. L’opération Pièces Jaunes dont elle a repris le flambeau est un succès. Le 15 mars 1998, a été est réélue dès le premier tour conseillère générale de la Corrèze. En octobre 2001, son livre de Conversations menées avec Patrick de Carolis se vend à trois cent mille exemplaires. Bernadette est devenue indispensable à la victoire et même à l’image du président. Qui plus est, elle a du nez. Ne dit-elle pas : ‘je sens que le Front National est en train de monter… »

De son côté, Jacques Chirac axe désormais sa campagne sur la sécurité et le laxisme prétendu du gouvernement Jospin en la matière.

Le soir du premier tour de l’élection, le 21 avril 2002, Chirac n’est pas le moins secoué par la tournure inattendue prise par les événements.

« Je me trouvais au siège de la campagne le soir du premier tour, » se remémore Jacques Toubon. « Il fallait dire quelque chose, mais quoi ? Evidemment, il y aurait un appel au rassemblement mais ce n’était pas si simple. Claude sentait bien en quoi cette situation pouvait être déstabilisante pour son père. Il avait toujours été face à la gauche. Ce combat avait été à l’origine de ses campagnes politiques, comme lorsqu’il avait battu les communistes en Corrèze. Or, cette gauche qu’il avait attaquée durant la cohabitation était désemparée. Cette autre partie de l’échiquier politique venait de disparaître : Jospin avait déclaré qu’il se retirait de la vie politique. Chirac avait en face de lui un personnage et une doctrine politique d’un autre type. J’ai le souvenir à ce moment là d’une omniprésence de Claude, non pas pour dicter ce qu’il faudrait dire mais pour rassurer son père dans ce moment déstabilisant, lui donner confiance. C’est à ce niveau qu’elle a joué un rôle. »

Entre les deux tours, un journaliste du Figaro qui va bientôt faire parler de lui, Eric Zemmour, explique qui doit être le plus ravi en ce moment même…

« Claude Chirac a fait un rêve. Son père était réélu avec la bénédiction de la gauche. Des acteurs, des chanteurs, des intellectuels branchés, des ministres socialistes, des fondateurs de Sos-Racisme, des ‘consciences’… »
« Chirac n’avait pas besoin de ces politiciens de droite que sa fille méprisait, ni de Sarkozy, ni de Douste-Blazy, ni des députés de droite, dont elle se méfiait, ni de ces militants du RPR, ces ‘compagnons’ comme elle les appelait avec une ironie condescendante. »

Si la victoire est sans appel, elle est amère. Dans l’hypothèse où Le Pen n’avait pas devancé Jospin au premier tour, comment être certain que le leader socialiste n’aurait pas réussi à déstabiliser son adversaire ? Comme le révèle le Canard Enchaîné, les militants du PS avaient prévu d’arroser le pays de millions d’affiches présentant Chirac sous un jour nauséabond, mettant l’accent sur les troubles affaires de la Mairie de Paris. Des affiches qui sont parties au pilon.

Réélu à 82% des voix

Toujours fidèle au poste, Claude rempile aux côtés de son père, mais assume désormais un rôle plus discret, même s’il est toujours intense. L’arrêté du 6 mai 2002 l’a nommée Conseiller pour la communication, la presse et l’opinion, élargissant son rôle au passage.

Soutenu par une assemblée aux couleurs de l’UMP, le Président n’a plus de combat personnel à mener et paraît tenté de jouer un rôle plus vaste, celui d’un homme assagi qui pèse à sa façon dans l’échiquier international. Tel va être son rôle le 2 septembre 2002 lorsqu’il s’exprime sur l’écologie en Afrique du Sud, à Johannesburg en clamant « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs… »

Un nouveau Premier Ministre a été nommé, le centriste Jean-Pierre Raffarin qui impose un slogan qui déplaît à Claude, celui de la ‘France d’en bas’. L’avenir lui donnera raison.

Claude continue de superviser l’emploi du temps présidentiel, donnant son aval pour les demandes de rendez vous ou la participation à des manifestations publiques. Parfois, lorsque le président doit se rendre à l’étranger ou dans la France profonde, elle effectue le voyage en éclaireur et le plus souvent, y retourne pour accompagner son père. C’est ce qu’elle fait par exemple en juin 2003 pour le voyage de Chirac à Tahiti ou en novembre 2005 pour le sommet France Afrique à Bamako prévu pour le début décembre.

Au sein de l’Elysée, Claude serait de plus en plus critiquée par les personnages en place. « Chirac est seul » note une journaliste du Point le 21 avril 2005.

« Qui écoute-t-il ? Claude, répondent-ils. »

Rétrospectivement, Jacques Toubon estime que ce rôle a été gonflé à l’excès :

« On a fortement exagéré cet aspect. Claude a, certes, des idées très arrêtées. Elle a exercé une forte influence sur son père, étant donné qu’il avait une grande confiance en elle. Dans le même temps, elle était capable de prendre ses distances et de dire : débrouillez-vous, ce n’est pas ma compétence. Elle a souffert de voir que ses journalistes pouvaient raconter qu’elle s’imposait à Chirac comme à son entourage. Elle a juste toujours voulu l’aider dans les moments les plus difficiles. Claude n’a aucune envie de pouvoir. Cela ne l’intéresse aucunement de jouer la chef. »

Au journaliste Laurent Léger qui obtient un rendez-vous dans le désir de rédiger une biographie, elle dira cette phrase, sorte de résumé de sa personnalité :

« Mais qu’ai-je fait pour mériter un livre ? Rien ou presque… »

En réalité, les erreurs que commet parfois le président sont souvent de son fait. Le 14 avril 2005, dans le cadre de la campagne sur la Constitution Européenne, Chirac est passé sur TF1 et a paru en décalage avec la jeunesse de son époque. Commentaire désabusé de Claude dans le Point :

« C’était brutal, réel, utile. »

Bien qu’elle ne soit pas écoutée, Bernadette tente ici ou là d’apporter ses conseils, mais en vain. En 2005, elle a déconseillé la tenue du référendum. Une fois de plus, elle avait vu juste : ce texte est rejeté par le peuple français. En cette même année, elle préconise de nommer Nicolas Sarkozy à Matignon, mais c’est Dominique de Villepin qui sera choisi.

À partir du 2 juin 2005, un dénommé Frédéric Salat-Baroux devient le conseiller à la présidence. Entre Claude Chirac et lui, le courant passe et une idylle naîtra peu à peu.

Le 2 septembre 2005, lors de l’accident vasculaire cérébral de Chirac, Claude et Frédéric Salat-Barroux gèrent fort maladroitement l’événement. En décidant de maintenir le secret autour de l’état de santé du chef de l’état, ils attisent plus que de raison la curiosité médiatique. De ce fait, la presse se perd en conjecture alors que le mal est banal.

Au printemps 2006, Dominique de Villepin essuye un revers populaire pour son projet de Contrat de Première Embauche ou CPE. Le Premier Ministre était persuadé que ce nouveau type de contrat serait en mesure de favoriser les premières embauches. Malgré sa sincérité, il est incompris et les manifestations se multiplient. Claude avait perçu le piège et a tenté en vain de faire abandonner au plus vite ce projet.

À la mi-août 2006, le Liban est en crise. Suite à la capture de deux soldats israéliens en juillet, Israel s’en est pris au Hezbollah. Le 14 août, les hostilités ont cessé, mais une moitié de la population réclame la chute du gouvernement, alors qu'une autre moitié le soutient. Avant se rendre au Liban, Claude organise une séance de photos à Brégançon de Jacques Chirac, à son bureau, s’acharnant à montrer que le président est à l’action même durant ses vacances. Elle veille à ce que le petit fils Martin, qui joue dans la pièce n’apparaisse sur aucune des photos, cela dénoterait en ce moment de crise mondiale.

Chirac aime le contact avec les gens et les mesures de sécurité prises dans certaines contrées peuvent gêner le président. En octobre 2006, lorsqu’il visite un musée consacré à Liu Qi, quatrième empereur de la dynastie des Han, le service de sécurité bloque l’accès des journalistes, alors même que Chirac livre ses commentaires sur les objets qui lui sont présentés, des commentaires qu’elle aimerait que les reporters puissent entendre. Claude intervient à sa façon : elle menace d’un ‘incident diplomatique’ si la sécurité n’est pas relâchée. Elle obtient gain de cause.

Le soir du 6 mai 2007, Nicolas Sarkozy est élu. Comme grisé par son succès, le nouveau président commettre plusieurs erreurs essentielles lors des premières heures de son quinquennat. Jacques Chirac attend en vain un signe de reconnaissance, comme il le relatera dans ses mémoires :

« Chacun de nous écoute avec la plus grande attention chaque phrase, chaque mot qu'il prononce, guettant secrètement le moment où il citera sans doute le nom de celui auquel il s'apprête à succéder, ou même le remerciera du soutien qu'il lui a apporté. Mais ce moment ne viendra jamais. Au fond de moi je suis touché »

À la suite de l’élection de Sarkozy, Claude Chirac quitte l’Elysée, alors âgée de 44 ans.

« Je n’aurais jamais imaginé que l’aventure serait si longue, » dit celle qui, non, rien de rien, ne regrette rien.

Elle ne ressent pas le moindre sentiment de blues et tourne la page sans regarder en arrière. Quelques mois plus tard, elle entre à temps plein à la direction de la communication de Pinaut Printemps la Redoute.

Pourtant, dès 2009, Claude se retire de son poste chez PPR : le business, ce n’est décidément pas sa tasse de thé.

« Elle n’est pas motivée par l’argent, » estime Toubon. « Durant une quinzaine d’années, on a lui a proposé des ponts d’or, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse. »

C’est plus fort qu’elle. La cadette revient œuvrer au bureau de Jacques Chirac. Bientôt, elle s’y manifeste de plus en plus souvent. Elle assiste son père dans le cadre de la publication ses mémoires, se souciant des contacts, se chargeant de vérifier certains faits, du choix des photographies, pour les deux volumes, un énorme labeur, comme au temps de l’Elysée.

Le 11 février 2011, radieuse, Claude épouse Frédéric Salat-Baroux, l’ancien conseiller à la présidence, devenu avocat d’affaires. Ravissante, elle arbore une belle chevelure, apparaît apaisée, féminine, comme si elle prenait enfin le temps de vivre et de s’épanouir. À la mairie du 6ème arrondissement, Bertrand Delanoë a fait office de maire, sous un soleil généreux.

Un an plus tard, alors que le premier tour de la présidentielle se profile, Le Parisien laisse échapper une drôle d’information. À en croire l’écrivain Jean-Luc Barré qui a aidé Jacques Chirac à écrire ses Mémoires, l’ancien président et ses proches (à l’exception de Bernadette) lui auraient confié vouloir voter pour François Hollande, plutôt que pour Nicolas Sarkozy. Claude et son nouveau mari sont implicitement nommés. Il est possible que cette position relève en parti d’un vécu personnel, pour l’un comme pour l’autre.

Le 1er août 2012, Claude Chirac est interviewée par Mazarine Pingeot sur France Inter pour l’émission La Part d’enfance. Les temps ont changé et la fille de l’ancien président a acquis du panache. Claude rend un hommage appuyé à sa mère qui a pu consacrer son temps à ses enfants et d’une certaine façon, les a protégés. Comme il se doit, Mazarine a mille questions sur le rapport que la fille a pu entretenir avec cet homme de pouvoir. Ses interventions reflètent souvent des préoccupations qui par la force de choses sont très personnelles, comme si elle aurait volontiers vécu ce qu’elle a vécu :

- Avez-vous l’impression d’avoir réparé quelque chose en travaillant aux côtés de votre père ? demande Mazarine.
- Moi, je n’ai pas cette impression mais on me l’a souvent dit…

Claude décrit un environnement généreux, avec des parents qui accueillent les copains et favorisent la joie de vivre. Et une sorte de frontière virtuelle qui a longtemps existé :

« Nous n’avons jamais vu ses bureaux, son univers, comme quelque chose qui faisait partie de notre vie. La réalité, c’était la famille, l’école… »

Il demeure que ces parents si différents des autres ont su transmettre un direction, un phare :

« Nos parents nous ont appris que toutes les expériences de la vie sont source de progrès. »

Elle glisse aussi ces mots qui en disent long sur le désaveu qu’on pu subir certains compagnons de route :

« Je suis pas du tout rancunière, mais la trahison… Une fois qu’elle advient, c’est fini. »

 

Aujourd’hui encore, Claude Chirac se trouve pour l’essentiel au bureau de Jacques Chirac. Elle demeure le pivot de l’organisation de son père, supervisant son emploi du temps, prenant les rendez-vous, planifiant les déjeuners et veillant à son bien-être comme à celui de Bernadette, aidée en cela par son mari. Comment ne pas se sentir préoccupée de voir se dégrader la santé de cet homme qui sur le tard, a acquis une popularité hors pair – l’ancien président est atteint d’une forme mineure d’Alzheimer. Elle le soutient suite à sa condamnation en décembre 2011, un verdict qui laisse Bernadette Chirac révoltée.

La jeune cadette qui aimait s’amuser, faire la fête et prendre du bon temps s’est ainsi retrouvée à assumer les plus lourdes responsabilités auprès de celui qu’elle admire et qu’elle a semblé vouloir protéger des épines du destin. Et paraît aimer cela par-dessus tout.



[1] A Laurent Léger.


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Daniel Ichbiah a été deux fois n°1 du Classement Général des livres.
Avec : et n°3 avec Michael Jackson, Black or White ?

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