Les 10 meilleures chansons des Beatles

par Daniel Ichbiah

Ayant écrit deux livres sur les Beatles et les ayant évoqué dans divers livres comme Rock Vibrations ou articles de magazines, je dispose d'une connaissance assez approfondie du groupe et de son oeuvre. Voici mon classement des 10 chansons essentielles du groupe, celles qui ont particulièrement changé l'histoire de la musique pop.

Beatles -1968

1. Eleanor Rigby

Revolver - Beatles

Le bijou des Beatles est là. Sous une forme pourtant étrangère au rock des débuts. McCartney et Lennon chantent sur un accompagnement constitué uniquement de cordes - sans aucune basse, batterie ou guitare. Le résultat relève de la magie pure.

"Eleanor Rigby" est une ode tranquille à l'errance, un regard sur le temps qui passe… Inclassable, non reproductible, d'une somptueuse élégance, cette magnanime ballade sonne l'entrée des Beatles et à travers eux du courant de la pop music dans le club des prétendants à l'immortalité artistique.

La gestation de Eleanor Rigby est intervenue à une période clé de l'histoire d'un groupe dont la renommée a été bâtie à la dure, que ce soit dans les bars de Hambourg ou dans les salles surpeuplées, étouffées par les cris hystériques de fillettes touchées par une mystérieuse catharsis.

Dès les premières séances de l'album Revolver, la carrière musicale du premier groupe mondial est entrée dans une seconde phase.

Paul vit dans la maison de sa fiancée Jane Asher lorsqu'il a l'inspiration de Eleanor Rigby. De par sa fréquentation de cette actrice, Paul découvre alors les mouvements et formes artistiques dits "avant-garde ".

Dans une interview accordée en mars 1966 au magazine Rave, Paul affirme avoir entrevu de nouveaux horizons dans les domaines du théâtre, de la peinture, du cinéma et de la musique électronique. La famille cultivée de Jane Asher l'a ouvert Paul à l'underground artistique de Londres. Il lui arrive de fréquenter Robert Fraser, propriétaire de galeries d'art, lequel va lui faire rencontrer Andy Warhol et Michelangelo Antonioni qui lui projette ses films expérimentaux.

" Nous voulions toujours aller de l'avant," allait témoigner Paul. "Si nous ne les avions pas poussés dans leurs retranchements, les ingénieurs du son en seraient restés à respecter les règles écrites et porteraient toujours des cravates "

L'actrice et dulcinée de Paul lui a présenté par ailleurs divers acteurs et réalisateurs tels que Harold Pinter et Arnold Wasker. Paul s'intéresse aussi au surréalisme, aux musiques de groupes émergents de la scène psychédélique ou expérimentale (John Cage), aux idées véhiculées par la contre-culture naissante dans le magazine underground International Times… En parallèle, les autres membres des Beatles développent leurs centres d'intérêts vers des sphères incluant la philosophie, la religion, la littérature et le théâtre.

Y Submarine
"Nous nous sommes tous découvert un intérêt pour des choses auxquelles nous n'aurions jamais pensé auparavant. J'ai des millions de nouvelles idées grâce à cela".

La mère de Jane Asher a demandé à un professeur de lui donner des cours de piano à Paul et il a donc pris l'habitude de jouer sur le clavier. Paul étudie d'une manière oisive, craignant qu'une formation trop académique ne vienne altérer son don naturel de la composition.

"J'étais assis au piano lorsque j'ai eu cette mélodie. Les premières mesures me sont venues et j'avais un nom dans la tête, Daisy Hawkins qui ramasse le riz dans une église (picks up the rice in a church). C'est tout ce qui m'est venu au départ."

Il élabore alors une mélodie dont il dira plus tard qu'elle possède "des accents indo-asiatiques." Parmi les sources d'inspiration que Paul va citer au fil de ses interviews figure la bande musicale composée par Bernard Hermann - l'un des compositeurs fétiches de Alfred Hitchcock - sur le film Fahrenheit 451 de François Truffaut, apparu en 1966.

Le chanteur de folk, Donovan, à qui l'on doit "Mellow Yellow", habite non loin de chez Paul et il reçoit un jour la visite de ce dernier. Le Beatles lui joue alors un drôle de morceau évoquant un personnage du nom de "Ola Na Tungee", avec une sorte de simili-texte posé sur la mélodie à titre d'essai…

Dans la biographie , Many years from now, l'auteur Barry Miles, a recueilli certaines confidences sur ce texte.

"Je marmonnais quelques phares et j'ai alors trouvé : Picks up the rice in a church where a wedding has been (elle ramasse le riz dans une église où un mariage vient de se dérouler) "

Selon Paul, ces mots lui sont venus dans une sorte d'écriture automatique. Il a alors tenté d'approfondir ce qu'ils semblaient impliquer. Qui pouvait bien ainsi ramasser le riz, à l'exception de la femme de ménage de l'église ?

"Il y avait une possibilité pour ce que soit quelque chose de plus poignant. Il pouvait s'agir d'une célibataire solitaire de la paroisse… "

Une femme qui nettoierait les églises après un mariage ne pouvait pas être toute jeune et il se pouvait fort qu'elle soit arrivée après la cérémonie organisée par la famille. Il était même possible qu'elle n'ait elle-même jamais réussi à se marier, ce qui rendait sa besogne d'autant plus mélodramatique.

La chanson qui va finalement s'appeler Eleanor Rigby décrit peu à peu la morne existence de cette femme âgée. Avant tout, Paul choisit d'orienter la chanson autour des thèmes des vieilles personnes isolées :

"J'en savais pas mal sur les personnes âgées. En tant que boyscout, j'allais souvent rendre visite aux pensionnaires de la maison de retraite, en guise de bonne action. Tous les auteurs sont soucieux de ces petits détails : les vieux qui ouvrent des boîtes pour chats et les mangent eux-mêmes, le désordre dans leur logement, le souci du ménage, les problèmes de telles personnes…"

Le nom "Father McCartney" vient ensuite à l'esprit de Paul et John trouve l'idée bonne. Mais Paul se montre réticent à l'employer :

"Les gens auraient pensé qu'il s'agissait de mon père en train de repriser ses chaussettes, alors que mon père est un type heureux. J'ai donc pris l'annuaire et j'ai trouvé le nom McKenzie. "

Un jour, Paul McCartney se trouve à Bristol et il a alors le sentiment que Daisy Hawkins n'est pas un nom adéquat pour son héroïne. Comme il arpente la rue King Street en attendant que Jane Asher ait terminé sa prestation au Théâtre Royal, il aperçoit au n°22 une enseigne portant le nom Rigby & Evens...

Eleanor Brown "Je cherchais un nom qui sonne naturel. Le prénom Eleanor est venu de Eleanor Brown, l'actrice avec qui nous avions travaillé sur le film Help ! Eleanor Rigby sonnait naturel…"

Pourtant, de façon surprenante, une pierre tombale portant la mention 'Eleanor Rigby' sera plus tard repérée à Liverpool, laissant supposer que Paul en aurait gardé l'empreinte, de manière subliminale.

Paul s'est installé un petit studio d'enregistrement dans la maison des Asher à Marylebone. Il fait écouter certaines versions de Eleanor Rigby à l'écrivain William Burroughs, qui est impressionné par la façon dont Paul peut conter tant de choses de manière si brève. Il montre également son œuvre à Mick Jagger et sa compagne Marianne Faithfull, et cette dernière fait savoir qu'elle aurait aimé récupérer cette chanson pour son répertoire.

Pour l'enregistrement, McCartney demande à George Martin d'écrire un arrangement à la Vivaldi, compositeur sur lequel son attention a été attirée par sa compagne Jane Asher.

8 musiciens classiques interprètent la rythmique composée par George Martin le 28 avril 1966 au Studio 2 de Abbey Road. En réalité, George Martin vient d'inventer le 'violon rock' et cette forme d'orchestration va inspirer énormément de morceaux à venir.

Quinze prises sont effectuées en vue d'obtenir l'extraordinaire sonorité que dégage cette formation classique. Les voix de Paul McCartney (chant), John et George (harmonies vocales) sont enregistrées le lendemain sur la prise n°15. Paul va ajouter une voix supplémentaire lors d'une troisième séance le 6 juin. C'est cette prise qui va être retenue sur l'enregistrement final.

Eleanor Rigby single Le single Yellow Submarine / Eleanor Rigby se place en première position du hit-parade britannique le 18 août 1966. Avant tout, il marque une révolution dans l'écriture musicale et donne des ailes aux compositeurs de tous poils.

 

À l'occasion de la chanson Free as a Bird publiée au milieu des années 90 et qui a réuni artificiellement les Beatles au complet par un savant montage, un vidéo-clip impressionnant a été réalisé, distribuant sous forme de rapides clins d'œil une succession de moments forts du groupe.

A la quatrième minute, apparaît la fameuse pierre tombale au nom d'Eleanor Rigby précédée de la mention "In loving memory" et datée du 12 septembre. Une ombre vêtue de noir se dessine un peu plus loin, probablement celle du fameux Père Mackenzie…

2. A Day in the life

A Day in the life

En réalisant A Day in the Life, les Beatles émancipent la pop music et sonnent le départ de l'ère du " progressive rock " et des expérimentations en tous genre.

A Day in the Life, la pièce qui conclut l'album Sgt Pepper's est composée de deux créations inachevées.

Sgt Pepper's

La partie composée par Lennon est dûe à la lecture de deux fait divers dans le Daily Mail en janvier. Le premier conte la disparition de Tara Browne, riche héritier de la famille Guiness dans un accident de voiture.

Selon les termes de John, c'était un 'lucky man who made the grade' (un veinard à qui tout avait réussi).

Le second parle de 4000 trous (des nids-de-poules) dans les rues de Blackburn, Lancashire.

Ces thèmes de départ servent de trame initiale. De son côté, Paul a l'idée du " I'd love to turn you " (j'aimerais te brancher, te faire décoller) qui pourrait favoriser une transition.

Comme l'a raconté John :

" j'avais l'essentiel de la chanson mais il me manquait un milieu et Paul me l'a apporté.".

Pour relier les parties de John et de Paul, le groupe enregistre une séquence de vingt-quatre mesures. Paul qui a écouté des œuvres modernes telles que celles de Stockhause a alors une idée brillante pour remplir cette transition : un crescendo orchestral.

Quarante musiciens d'un orchestre classique sont réunis à Abbey Road le 10 février et George Martin leur assigne leur tâche : jouer toutes les notes de leurs instruments, en partant de la plus grave et en allant jusqu'à la plus aigu. Si les violonistes paraissent désemparés par une telle requête, les trompettistes la trouve à leur goût et font preuve d'audace.

Pour enregistrer une telle densité sonore, Martin et Emerick, qui travaillent sur un simple magnétophone 4 pistes de Studer, ont besoin d'un deuxième appareil. Le directeur technique des studios Abbey Road invente alors un système qui permet de synchroniser les deux magnétophones : un signal placé sur la piste d'un Studer pilote le deuxième appareil ; du jamais vu à l'époque.

Juste après le son du réveil, Paul évoque ses souvenirs de l'époque où il devait se dépêcher d'aller à l'école le matin, puis John reprend sa partie. John désire qu'au final la chanson "enfle pour exploser en un son d'apocalypse." À cette fin, trois pianos sont mis à contribution pour jouer l'accord final et les techniciens vont progressivement monter le volume du magnétophone afin que la vibration s'étale le plus longtemps possible.

Nantie d'un arrangement aussi sophistiqué, A Day in the Life entre dans la légende, et au cours des années qui suivent son effet sera sensible sur de nombreuses productions. La transition orchestrale en forme de crescendo a contribué à briser les frontières entre le rock, le classique et la musique d'avant-garde. La qualité du texte de Lennon qui s'attarde sur 'une journée dans la vie' a également été pour beaucoup dans l'aura de A Day in the Life :

" Ce que nous voulions faire, " a commenté Paul, " c'était d'exalter en vous le désir de vérité "

3. Strawberry fields forever

Yellow

Le summum de la période expérimentale des Beatles est synthétisé dans cette chanson qui représente un véritable tour de force orchestral. Quelque chose qui tient presque du miracle tant le 'hasard' a eu son mot à dire. Strawberry fields est le résultat du maillage improbable de deux orchestrations qui n'étaient pas originellement vouées à cohabiter.

Strawberry Fields Forever qui figure sur la face B du single Penny Lane a été la première chanson enregistrée pour l'album Sgt Pepper's - dans lequel elle devait initialement figurer. Au départ, John voulait évoquer le parc d'un foyer pour enfant où sa tante Mimi l'emmenait jouer. Progressivement, la chanson s'est transformé en une réflexion sur les états de conscience : 'vivre est facile avec les yeux fermés, sans comprendre ce que vous voyez', etc. À son propos, Lennon a expliqué qu'il avait toujours vu les choses ainsi, d'une façon hallucinée, surréaliste, y compris lorsqu'il était enfant.

Strawberry Fields Forever est enregistré une première fois le 24 novembre 1966, sous une forme basique, qui inclut toutefois une partie de Mellotron - un nouvel instrument utilisant des sons pré-enregistrés qui tournent en boucle sur des bandes magnétiques. Par la suite, une orchestration plus sophistiquée est opérée par George Martin, avec des parties de cordes et de cuivres.

Lennon qui aimait les deux versions demande alors à Martin s'il serait possible d'utiliser les deux dans la version finale de Strawberry Fields Forever. Impossible répond l'intéressé, les deux versions n'ont pas été enregistrées à la même vitesse !

Lennon demande tout de même à Martin de réfléchir à une solution.

Martin et son ingénieur du son Geoff Emerick découvrent alors cet incroyable fait : il existe un demi-ton de différence entre la version lente et la version rapide.

Si l'on accélère légèrement la première et si l'on ralentit la seconde, il devient possible d'accoler ces deux orchestrations ! Et c'est ce que les techniciens vont accomplir 'à la main' !

Il va en résulter un maillage sonore extraordinaire et l'une des chansons les plus abouties, les plus mystérieuses jamais réalisées par le groupe.

4. I am the walrus

Conférence d'annonce de Sgt Pepper's

Si Lennon a jamais commis un chef d'œuvre en matière d'écriture surréaliste, c'est probablement sur ce titre apparu en 1967 et qui a bénéficié d'une orchestration hors pair.

L'idée est partie d'une lettre reçue par John en août 1967 d'un élève expliquant qu'au Quarry Bank College, les textes des chansons des Beatles faisaient l'objet d'études approfondies sous la supervision des professeurs. Selon Pete Shotton, un ami d'enfance, ils auraient "hurlé de rire" en découvrant cela.

Lennon a alors l'idée d'écrire un texte dénué de toute signification afin que les littéraires puissent l'analyser sans fin et tenter d'y découvrir des sens cachés. L'idée du 'walrus' (le morse) est venue de la lecture de Alice aux Pays des Merveilles.

La chanson a été enregistrée le 5 septembre 1967. George Martin y a fait intervenir un grand nombre d'instruments classiques, des choristes et des bruitages. Un mois de travail a été nécessaire pour obtenir la version définitive.

Curieusement, I am the walrus a été bannie des ondes de la BBC pour la simple raison que John avait employé le mot 'knickers' (petite culotte) dans la phrase 'You've been a naughty girl, you let your knickers down' (tu as été une vilaine fille, tu as baissé ta culotte). L'intéressé a exprimé sa stupeur devant une telle interdiction et faire remarquer que Shakespeare avait écrit des mots bien plus grivois que ceux là.

5. While my guitar gently weeps

While my guitar gently weeps - Beatles

L'un des moments forts de l'Album Blanc (1968), " While my guitar gently weeps " marque l'émancipation de George Harrison. Longtemps obnubilé par la musique indienne, il est revenu à une forme d'écriture occidentale et révèle un talent de mélodiste inattendu. Qui plus est, le guitariste solo qui a longtemps semblé comme écrasé par le talent du tandem Lennon - McCartney s'impose soudain comme un auteur compositeur avec lequel il faut compter.

While my guitar gently weeps est né d'une idée de George qui a voulu écrire une chanson en utilisant un concept chinois, consistant à choisir des mots au hasard dans un roman.

"J'avais une copie du I'Ching ou Livre des Changements et il m'a semblé qu'il était fondé sur le concept oriental comme quoi tout est relatif à tout, par opposition au point de vue occidental qui voudrait que les choses arrivent par coïncidence. J'ai donc décidé d'écrire une chanson fondée sur la première chose que je verrais en ouvrant un livre. "

Ce faisant, Harrison a tiré "gently weeps" (pleure gentiment).

L'enregistrement démarre en juillet 1968 sans soulever d'intérêt particulier de John et Paul.

George demande alors à son ami Eric Clapton s'il voudrait bien venir jouer sur sa chanson. Ce dernier réalise alors un solo mémorable et la chanson prend forme avec panache.

Au final, While my guitar gently weeps n'est pas loin d'être la meilleure chanson du White Album.

6. Yesterday

Beatles - Member of  British Empire

"Yesterday" marque un tournant dans la carrière des Fab Four. Du jour au lendemain, le statut du groupe change. Ils ne sont plus simplement un groupe de rock. Ils sont en mesure d'écrire des chefs d'œuvres mélodiques dignes des plus grands compositeurs.

Yesterday est une mélodie que Paul dit avoir entendue dans son sommeil alors qu'il se trouvait au domicile de sa compagne Jane Asher. Il s'est précipité sur le piano afin de noter cet air, incapable de définir s'il s'agissait d'une création ou d'une réminiscence :

" Tout était là, une chanson complète, je n'arrivais pas à y croire. Elle était venue trop facilement et je n'étais pas sûr de l'avoir écrite. Je me disais que je l'avais déjà entendu auparavant et pendant plusieurs semaines, je la jouais à des gens, leur demandant s'ils connaissaient… "

Faute de trouver immédiatement un titre, il lui a d'abord donné le nom de "Scrambled Eggs"(œufs brouillés). Durant le tournage du film Help !, il n'a cessé de ressasser cette mélodie sur le piano installé dans le studio de Twickenham. Agacé d'entendre et réentendre Paul jouer cette chanson, le réalisateur Richard Lester a fini par menacer d'enlever le piano s'il persistait.

La chanson est enregistrée les 14 et 17 juin 1965, Paul s'accompagnant simplement à la guitare. Une fois n'est pas coutume, les autres Beatles ne voient absolument pas ce qu'ils pourraient ajouter à cette chanson que Paul chérit particulièrement. George Martin suggère d'ajouter un quatuor à cordes pour souligner sa prestation. McCartney souhaiterait même que son nom apparaisse seul sur la pochette du disque comme auteur et compositeur, mais Brian Epstein refuse la faveur, estimant qu'il faut préserver la force du duo.

Yesterday sort sous la forme d'un 45 tours aux USA durant l'été 1965 et se classe en première position - il ne sera pas publié sous cette forme en Angleterre afin de préserver l'image des Beatles en tant que groupe. La chanson va devenir la plus diffusée sur les radios américaines durant les huit années suivantes.

Dès mars 1967, il s'avère que Yesterday est devenue la chanson la plus reprise par d'autres artistes - 446 à l'époque. Le phénomène s'est poursuivi au cours des années suivantes et l'on comptabilise aujourd'hui plus de deux mille reprises par d'autres artistes tels que Ray Charles, Franck Sinatra, Count Basie, Marvin Gaye, Sarah Vaughan, Elvis Presley, Oscar Peterson, Wes Montgomery…

"Les hits sont souvent les chansons dont vous pensiez qu'elles n'auraient pas fait des hits comme Yesterday ou Mull of Kintyre… Je ne voulais pas les sortir," a commenté Paul.

Qui n'a pas repris cette chanson, pourrait-on dire ? Plus de trois mille versions de Yesterday auraient été réalisées. Yesterday a été traité à toutes les sauces possibles et imaginables.

Frank Sinatra l'a chanté avec emphase, Ray Charles a fait de même tout en ralentissant le thème, Marvin Gaye l'a rendu sensuel, Bob Dylan lui a donné une atmosphère country folk, Placido Domingo l'a transformé en une pièce d'opéra. Elvis Presley en a réalisé un medley avec Hey Jude. Jose Feliciano en a fait un instrumental. En France, Hugues Aufray l'a adapté sous le titre " Je croyais " et l'a chanté sans panache, sa voix ne paraissant pas suivre. Tino Rossi, Nana Mouskouri et Michèle Arnaud s'y sont également mis.

Les gens du jazz ont volontiers rejoint le lot et l'on compte des adaptation de Oscar Peterson, Herbie Mann, Wes Montgomery, Charlie Byrd, Acker Bilk, Sarah Vaughan, Barney Kessel, Benny Goodman, et Toots Thielemans.

Dans le monde du r'n'b, l'on trouve du Yesterday dans les œuvres de Marvin Gaye, les Supremes, Dionne Warwick, les Temptations, Gladys Knight & The Pip, Smokey Robinson, Carla Thomas. Au niveau de la country music et du folk figurent Chet Atkins, Tammy Wynette, Willie Nelson et Bobby Goldsboro, sans oublier Bob Dylan.

Il faut ajouter à cela un très grand nombre d'artistes ou orchestrateurs classiques tels que Placido Domingo ou Nelson Riddle. L'on pourrait également citer les versions de Marianne Faithfull, Michael Bolton, Boyz II Men, Wet Wet Wet, Tom Jones, James Last, Al Martino, Lou Rawls, Andy Williams, Brenda Lee, Cilla Black, Chris Farlowe, Matt Munro, Floyd Cramer, Dr John, Ray Conniff, David & Jonathan, Johnny Mathis, David McCallum, Chris Montez, Seekers.

7. In my life

Girl - album Rubber Soul des Beatles

In my life est une chanson qui a pris de l'importance au fil des années. Lors d'un classement des plus belles chansons de tous les temps publié par le mensuel anglais Mojo en août 2000, elle est carrément arrivée en tête, de façon inattendue. L'une des raisons d'une telle popularité vient de la profondeur de son texte, écrit par John.

"C'est l'une des premières chansons que j'ai consciemment écrites à propos de ma vie. Elle a commencé par un voyage en bus depuis ma maison à Menlove Avenue, jusqu'à la ville, en mentionnant tous les endroits dont je pouvais me rappeler. J'ai écrit tout cela et c'était ridicule, cela ne fonctionnait pas du tout. Puis, je me suis reposé et les paroles ont commencé à venir. Paul m'a aidé sur l'une des parties. Je pense que In my life a été ma première œuvre majeure. Jusqu'alors, c'était du bon à jeter. C'est la première fois que j'ai consciemment mis la partie littéraire de moi-même dans les paroles. "

Paul a affirmé pour sa part que c'était lui qui avait composé la musique de In my life sur le poème de John - avec Eleanor Rigby, c'est la seule chanson sur laquelle leurs témoignages diffèrent.

" Je me souviens avoir écrit toute la mélodie. Et ça sonne vraiment comme moi si on l'analyse bien. La structure mélodique, c'est vraiment mon style. Dans mon souvenir, j'ai juste dit à John 'va prendre une tasse de thé ou n'importe quoi, et laisse-moi seul avec ça pendant dix minutes'. Après cela, je me vois remonter dans la pièce du haut et dire 'ça y est, je l'ai ! C'est une jolie mélodie je crois. Qu'est-ce que t'en penses ?', John a dit 'joli', et nous avons continué à partir de là. "

George Martin interprète une partie de piano très inspirée au milieu de la chanson - ce solo a été reproduit à double vitesse, ce qui lui donne un son proche d'un clavecin.

8. Let it be

Sorte de testament, cette chanson qui clôt la carrière du groupe semble achever un cycle. Le groupe qui a durant de nombreuses années été marqué par les expérimentations de toutes sortes conclut son aventure en livrant cette chanson, d'une forme très classique. Elle n'en demeure pas moins d'une immense beauté, notamment par son accompagnement pianistique d'une grande richesse harmonique.

Let it be est demeuré l'une des chansons les plus populaires des Beatles, et l'une des plus souvent jouées sur les radios. Elle a été écrite vers la fin de l'année 1968 alors que McCartney traversait une période particulièrement difficile : George et Ringo menaçaient parfois de quitter le groupe, John était devenu inséparable de Yoko Ono. À cette époque, seul Paul tentait de ressouder le groupe.

Une nuit, alors qu'il traversait cette période tendue, Paul a vu en rêve sa mère, disparue alors qu'il avait quatorze ans.

"C'était formidable de la voir parce que, la chose extraordinaire à propos des rêves, c'est que vous êtes vraiment réuni avec cette personne pour une seconde. Dans mon rêve, elle disait 'cela va bien se passer'. Je ne suis pas sûr qu'elle ait utilisé les mots 'Let it be' (ainsi soit il) mais c'était l'essentiel de son conseil : 'Ne t'en fais pas trop, cela va bien se terminer'. C'était un rêve particulièrement beau. "

Selon John, Let it be aurait été inspirée par "Bridge over Troubled Water"de Simon & Garfunkel, sur laquelle le duo américain était pareillement accompagné par un piano sur un thème recueilli. En réalité, la chose est fort improbable car McCartney a composé " Let it be " deux années avant la sortie de la chanson de Paul Simon.

9. Come together

Par son incroyable modernité, cette chanson de Lennon qui ouvre l'album Abbey Road préfigure le rap. Il scande les mots plutôt qu'il ne les chante sur une rythmique chaloupée du meilleur effet. Lennon a d'ailleurs déclaré que de toutes les chansons qu'il a écrites, c'est l'une de celles qu'il préférait.

À l'origine, ce titre avait été composé à l'intention du libre-penseur Timothy Leary qui en 1969 a voulu se présenter au poste de gouverneur de l'État de Californie. Lennon et Yoko Ono avaient fait la connaissance de Leary à Montreal, lors de leur premier "bed-in" (action médiatique effectuée depuis le lit d'une chambre d'hôtel) en faveur de la paix. Une amitié s'était amorcée et Leary a demandé à Lennon s'il pourrait écrire une chanson qu'il pourrait utiliser pour sa campagne.

Le slogan de Timothy Leary "Come together, join the party" (Rassemblez-vous, rejoignez le parti) a inspiré Lennon qui a démarré l'écriture. Il a trouvé une autre source dans la chanson You can catch me de Chuck Berry à qui il a emprunté le premier vers : " here comes old flat top ". Lennon planche sur un thème pour Leary, mais ne parvient pas à écrire le thème désiré :

" J'ai essayé tant bien que mal, mais je n'arrivais pas à pondre quelque chose. Mais j'ai tout de même sorti Come together. "

Originellement, une démo de la chanson est enregistrée à l'intention de Timothy Leary, mais entre temps, le leader politique est jeté en prison pour possession de drogue. Par la suite, les Beatles au complet s'attellent à lui donner forme. Lennon dit aux autres Beatles, qu'il n'a pas prévu d'arrangement et qu'il voulait juste qu'ils mettent en place "quelque chose de funky, un beat". Ils vont mettre en place une rythmique particulièrement efficace.

Come together va susciter deux situations de controverse. Lorsque Timothy Leary entend Come together, il proteste contre ce qu'il assimile comme un plagiat. Lennon répond qu'il n'est jamais qu'un tailleur, dont le client est tout bonnement parti et n'est jamais revenu :

"Leary m'a attaqué quelques années plus tard, en disant que je la lui avait dérobée. Je ne la lui ai pas prise, c'est juste que c'est devenu Come together."

Par ailleurs, Morris Levy, qui gère les droits de Chuck Berry a voulu poursuivre Lennon en justice. Ils ont finalement trouvé un arrangement à l'amiable : à titre de compensation, John a enregistré deux chansons de Chuck Berry, Ya-ya sur l'album Walls and Bridges (1974) et Sweet little sixteen sur Rock'n'roll (1975).

10. Michelle

Michelle - album Rubber Soul des Beatles

"Michelle" est un bon exemple de la qualité d'écriture dont McCartney est capable dès lors qu'il s'aventure un peu au-delà du seul format "pop music" - dans lequel il s'est hélas le plus souvent cantonné. L'un des miracles de "Michelle" vient ce qu'un vendeur, dans un magasin de guitare, lui avait simplement montré comment former un bel accord de jazz. Et "Michelle" est en fait truffée d'accords sophistiqués dignes de compositeurs tels que Bacharach. La chanson fait même regretter que McCartney n'ait pas décidé par la suite d'étudier l'harmonie et d'élargir son bagage musical. Il aurait sans douté créé des chansons plus intéressantes encore dans sa carrière solo.

C'est en étudiant un morceau à la guitare "picking" de Chet Atkins, quelques années plus tôt, que Paul a trouvé la mélodie :

"Il avait fait cette chanson avec une ligne répétitive dans les aigus, et il jouait une ligne de basse en même temps qu'une mélodie. En me basant sur ce morceau de Atkins, j'ai voulu écrire quelque chose qui ait une mélodie et une ligne de basse en même temps, alors je l'ai fait. C'était juste un instrumental en Do."

Paul et John se rendaient alors régulièrement chez un dénommé Austin Mitchell, un professeur de John aux Beaux Arts qui organisait de longues soirées.

"Je me revois assis là-bas, dans un pull noir à col roulé, l'air énigmatique, en train de me donner un air un peu français, " a raconté Paul indiquant qu'ils étaient alors fascinés par le look existentialiste de Juliette Greco et la bohème.

Il lui arrivait de fredonner Michelle alors qu'il était assis sur un canapé, histoire de se faire passer pour un français ;

"C'était un de mes numéros ".

En 1965, alors qu'ils cherchaient des chansons pour Rubber Soul, John lui a dit

" tu te souviens de ce truc français que tu faisais chez Mitchell ? ".

Il a alors encouragé McCartney à exploiter cette mélodie.

La femme d'un ami de Paul, Ivan Vaughan enseignait le français et Paul lui a demandé un coup de main pour les paroles, demandant à Jan ce qui rimait bien avec Michelle.

"Elle a répondu 'ma belle' et j'ai trouvé que cela collait bien pour une chanson d'amour. Ensuite j'ai demandé comment dire 'words that go together well', et elle a dit 'sont des mots qui vont très bien ensemble'. "

Jan l'a également aidé à effectuer la prononciation. Le fameux accord de jazz du refrain avait déjà été utilisé dans l'adaptation de Till there was you et avait été enseigné à Paul et George par un guitariste de la boutique où ils achetaient leurs instruments à Liverpool.

John a raconté que lui-même a ajouté la partie 'I love you' car il venait d'écouter une chanteuse de blues, Nina Simone.

" Ma contribution aux chansons de Paul consistait toujours à leur ajouter un petit côté bluesy. Michelle est une ballade rectiligne, légère et optimiste. J'y introduisais la tristesse, les discordes, les notes bluesy. "

Au milieu comme à la fin du morceau, Paul se lance dans une étonnante ligne de basse qui selon lui, était proche de Bizet.

Michelle est devenue l'une des chansons les plus diffusées de tous les temps à la radio. Aux USA, selon un recensement des droits d'auteurs touchés aux USA par les société BMI et PRS en 1990, il apparaissait que Michelle était la troisième des chansons des Beatles les plus diffusées par les radios américaines, derrière Yesterday et Something et devant Hey Jude et Let it Be. En France, où la chanson est sorti en 45 tours - mais pas en Angleterre ni aux USA - la chanson a été leur plus grand succès, demeurant n°1 au hit-parade plusieurs mois d'affilée. Il est vrai que les français ont pu être sensible aux vers "Michelle, ma belle, sont des mots qui vont très bien ensemble. "

Avant tout, la chanson est un chef d'œuvre de mélodie et d'équilibre vocal avec dans le refrain, un intrigante harmonie jazz.

 

Daniel Ichbiah

Lecture recommandée

Beatles de A à Z
Daniel Ichbiah

Remerciements aux services de presse de EMI France et de Universal Music pour les photos promotionnelles utilisées ici.