Xavier Niel, rebelle en parade

Extrait du livre Rebelles numériques
Par Daniel Ichbiah

C’est un patron pas comme les autres, qui se revendique ouvertement de la génération du Web, avec une rock’n roll attitude, une approche cool qu’il cultive avec soin, ostensiblement, comme une marque déposée. Ce gentleman arbore un éternel sourire sur les lèvres, un sourire teinté d’un brin d’auto-satisfaction, comme s’il voulait scander à tous ceux qui lui ont mis des bâtons dans tous les roues : ‘je vous ai bien eu’.

Niel assume un côté Robin des Bois qui pourrait sembler en décalage. N’est-il pas la 10ème fortune de France dans le Top 10 de Challenges de 2013 – où il a fait son entrée, avec un patrimoine en très forte progression, alors évalué à 5,9 millions d’euros ? Il existe chez cet olibrius perpétuellement vêtu d’une chemise blanche sur un jean, un étrange mélange de Steve Jobs, Bill Gates et Richard Branson, trois patrons hors norme.

Oublions cette mise en scène qui pourrait sembler calculée, et retenons l’essentiel : Niel, comme d’autres grands patrons de l’ère du Net tels Marc Simoncini, fondateur de Meetic ou Jacques-Antoine Granjon, créateur de Vente Privée, se sent comme investi d’une mission humanitaire : aider d’autres à faire valoir leurs talents dans une France où les institutions n’avaient rien prévu en terme de rampe de lancement.

Tout a commencé avec le ZX81...

Revenons toutefois au début de ce film… Comme pour bien d’autres enfants du début des années 80, la vie de Xavier Niel a changé du tout à 14 ans, son père lui a offert un ZX 81, un ordinateur développé par le très british lord Clive Sinclair. Là où, 10 ans plus tôt, d’autres nourrissaient une vocation de guitar hero à la vue de Jimi Hendrix, Niel et maints autres adolescents sont devenus des computer heroes. N’a-t-il pas déclaré à propos du ZX 81 :

« C’était quelque chose de magique, qui accomplissait tout ce que je voulais. L’amour de mon père pour l’électronique et les ordinateurs y sans doute été pour quelque chose. »

Informaticien à 19 ans

Précoce, Niel a démarré ses activités professionnelles à l’âge de 19 ans, alors qu’il était inscrit en math sup. En 1986, Marc Bayle dirigeait la petite entreprise d’informatique Cogecom à Rueil Malmaison en banlieue parisienne et s’était mis en quête d’un programmeur. Il a embauché ce bachelier de 19 ans à l’allure sage – qu’on se le dise, Xavier Niel portait alors le cheveu court. Si Bayle a recruté ce matheux, c’est en partie parce que tous deux partagent une passion qui jamais n’a failli : l’exploration des catacombes.

Le premier produit de Cogecom a été un lanceur d’appels, le Turbophone : l’ordinateur composait un numéro, puis, une fois que le destinataire avait décroché, il délivrait un message pré-enregistré.

Pourtant, Niel a rapidement eu d’autres visées. Il souhaitait exploiter les capacités du Turbophone dans la messagerie rose. Bayle, pour sa part, n’y tenait guère. Il s’en et suivi un split, une séparation.

L'argent facile du Minitel

Peu après, nous avons retrouvé Xavier Niel aux commandes de services de conversation autour du sexe. Plus tard, ceux qui chercheront à le déstabiliser ne se gêneront jamais de rappeler que, plus jeune, Niel a fait fortune dans le téléphone rose. Pourtant, faut-il rappeler à ceux qui ont la mémoire sélective qu’à cette époque, bien des sociétés honorables faisaient de même : Claude Perdriel, propriétaire du Nouvel Obs, gérait discrètement le 3615 Aline. Et le 3615 Turlu émanait du quotidien Libération.

Il demeure qu’en la matière, Niel opérait selon l’adage qui voudrait que tous les coups soient permis. En matière de messagerie sur Minitel, un service triomphait alors : 3615 ULLA que gérait un courtier en tous points respectable, Louis Roncin. Or, un jour, Roncin découvre que les connexions sont en chute. Après avoir investigué la question, il découvre que le responsable est le Turbophone qui redirige ses clients vers un autre site. Roncin doit fait intervenir la justice pour ce que ce piratage cesse. A l’en croire, Niel n’avait alors ‘aucun scrupule déontologique’.

Quoi qu’il en soit, le Minitel rose sourit à Xavier Niel. A 24 ans, en 1991, ce jeune homme qui vit encore chez ses parents à Créteil a déjà gagné son premier million de francs. Or, l’appât de ce que François Mitterrand dénonce alors comme « l’argent facile’ fait son effet. Sur le conseil d’un certain Fernand D., de quinze ans son aîné, Niel se laisse convaincre qu’il pourrait être bon d’aller un peu plus loin. Il investit alors ses sous dans une dizaine de sex-shops et peep shows à Paris comme à Strasbourg.

En cette même année 1991, Xavier Niel rachète un groupe Minitel, Fermic Multimédia, qu’il rebaptise Ilyad, clin d’œil aux chevaux de Troie que les hackers introduisent dans les systèmes réputés inviolables. Et parallèllement aux sites coquins, il développe un service plus ‘sérieux’, 3617 ANNU, le premier annuaire inversé. Il découvre au passage ce qu’est l’establishement des télécoms : France Telecom lui réclame 100 millions de francs de dommages et intérêts. Devant cette douche froide, cette agression frontale émanant d’un monopole d’état, Niel va se battre, apprendre à la dure qu’il faut savoir montrer les dents pour survivre devant ces fiefs, ces empires établis. Cette hargne va demeurer vive sur le long terme.

Une prescience du phénomène Internet

Dès la fin 1993, ‘multimédia’ devient le mode à la mode et les premiers balbutiements du Web commencent à faire du bruit. Alerte, Niel s’intéresse très vite à Internet. Les deux premiers fournisseurs d'accès français, Worldnet et Francenet apparaissent le même jour, le 15 juin 1994 - sans qu'il y ait eu la moindre concertation. Niel se rapproche du premier et acquiert une forte participation dans Worldnet. Sa perception est claire : ce flux (Internet) sera progressivement aussi indispensable que l’électricité et l’eau.

En ces temps pionniers de l’Internet, tout doit être fait pour acquérir une part de marché conséquente auprès des internautes et pour ce faire, Niel s’intéresse à l’accès à Internet low cost. La vague est partie de l’Angleterre. Pour faire venir à soi les petits internautes, pourquoi ne pas offrir l’accès gratuit à l’usager ? Il sera possible de se rémunérer par d’autres moyens : reversement par un opérateur téléphonique d’une partie du coût de télécommunication (l’accès Internet par téléphone rapporte alors énormément à des sociétés comme France Telecom), publicité, assistance technique payante…

La naissance de Free, fournisseur d'accès gratuit

En septembre 1998, la chaîne de magasins d'électronique britannique Dixons a lancé la première offre d'accès gratuit à Internet : Freeserve. L'objectif ouvertement déclaré était de capturer la part la plus importante possible du marché des internautes. Pour Dixons, l'opération a été efficace en terme d'abonnés : elle en compte 1,7 millions en janvier 2000.

La France est touchée par le phénomène de l'accès gratuit dès le mois d'avril 1999, avec l'apparition de nouveaux prestataires tels que Free que lance Xavier Niel. Toutefois, il n’est pas seul à jouer dans cette cour : on trouve aussi dans l’arène une filiale de Bouygues, World On Line, des offres de la Fnac comme de la Redoute), et aussi FreeSurf, la branche française d'un fournisseur gratuit d'Angleterre.

L'engouement pour cet Internet gratuit est là encore conséquent. En janvier 2000, Free peut revendiquer 533 000 abonnés, ce qui la place devant AOL (450 000) et Club-Internet (300 000). Le service de Niel n’est toutefois que le n°3 français.

Le n°1 n’est autre que Wanadoo, une émanation de France Telecom, qui profite allègrement de sa position d’opérateur monopolistique du téléphone, pour installer Internet chez le particulier, un avantage qui choque plus d’un concurrent. Le n°2 est alors Liberty Surf (une filiale de Bernard Arnault), qui revendique 610.000 inscrits.

Les années ont passé et le cercle des fournisseurs d’accès s’est fortement restreint.

Les bureaux français d’AOL ont fermé en 2010. Club Internet, après divers rachats, a été englouti par son dernier acquéreur, SFR. Et que reste-t-il aujourd’hui de Liberty Surf ? La société a été rachetée par Free en 2008.

En réalité, seuls deux opérateurs ont maintenu une position dominante. Le premier est Wanadoo, devenu Orange entre temps. Le second n’est autre que Free, et la part de ce challenger ne cesse de croître.

La révolution Freebox

La force de Xavier Niel a été de percevoir assez tôt que le gratuit n’était qu’une étape sur la route de l’Internet. Le grand souci de l’internaute se résumait alors en un leitmotiv : plus vite ! Le téléchargement de vidéos ou de musique était épouvantablement lent. Sans nul doute, le public était prêt à payer pour un service de haute qualité. à grande échelle. Toutefois, sa force a consisté à associer le ‘haut débit’ à une offre bien plus vaste, bientôt baptisée ‘triple play’ : Internet, le téléphone et la télévision.

« Nous sommes partis d’une idée simple : amener un tuyau Internet chez les usagers. Mais ils ne vont pas s’en servir si on ne met pas tous les usages dessus : que fallait-il ajouter ? La télévision et le téléphone. »

La grande idée de Niel : une boîte, un appareil qui tout comme le décodeur de Canal+ serait le sésame vers ces nouveaux services. A l’époque, il pense « naïvement » (dira-t-il) trouver l’appareil miracle aux USA. Pourtant, il s’en revient bredouille de sa quête outre-Atlantique. Alors que reste-il ? Fabriquer l’appareil soi-même, tout bonnement. Un ancien élève de l’EFREI[1] avec lequel il discute longuement, Rani Assaf, lui laisse entendre que la construction d’un tel boîtier est tout à fait envisageable. La Freebox est en gestation.

Il reste à trouver des financements et Niel prend alors son bâton de pèlerin.

A l’époque, Niel se prépare aussi à revendre Worldnet – dont il va tirer 50 millions d’euros en 2000. Cette rentrée d’argent sera utile : en vue du lancement de la Freebox, Niel veut assurer son indépendance de France Telecom, qui n’a pas la réputation de traiter ses concurrents avec le même zèle que celui déployé pour offrir ses propres services. Xavier Niel supervise donc le déploiement de 40 000 kilomètres de ligne telecom propriétaires sur le sol français.

La Freebox est lancée en octobre 2002 et l’effet est similaire à la présentation de l’iMac par Steve Jobs cinq ans plus tôt. Pour le consommateur français, il s’agit d’une petite révolution. A partir d’un même boîtier, il se voit offrir le haut débit en illimité, mais aussi un accès tout aussi illimité au téléphone et plusieurs centaines de chaînes de télévision sans qu’il soit nécessaire de poser la moindre antenne satellite !

L’autre secousse réside dans le tarif de l’offre. La Freebox est proposée à 29,99 euros, là où la concurrence demande allègrement jusqu’à 69 € pour de l’Internet haut débit - le tarif de France Telecom est pour sa part de 45 €.

Autant le dire : l’annonce de la Freebox bouleverse totalement le Landernau des fournisseurs d’accès traditionnels. AOL, Club Internet et Tiscali vont disparaître un à un. Et d’une certaine façon, Niel a défini un modus operandi qu’il saura reprendre par la suite : l’annonce choc d’un produit surpassant tous ses compétiteurs, à un tarif qui coupe l’herbe sous le pied de ces derniers.

Milliardaire et rebelle

La Freebox qui va faire de Niel un milliardaire et amener les projecteurs sur ce patron qui assume clairement sa différence. Consciemment ou non, Niel s’inspire de l’exemple de quelques grandes figures de l’informatique et d’Internet. De Steve Jobs, il a repris le franc parler, l’individualisme et une certaine façon de se placer comme étant du côté de l’utilisateur, face aux instances en place. Et tout comme Bill Gates, il met un point d’honneur à ce que chaque employé soit intéressé financièrement au succès de Free. Encore aujourd’hui, 70% du capital de Free est détenu par ses salariés.

« Nous avons généré des dizaines voir des centaines de millionnaires » clame Niel.

Il dira plus tard ceci au Point : « Une grande partie de nos salariés sont actionnaires. Ils ont l’impression de travailler chez eux. Résultat : vous pouvez venir ici à n’importe quelle heure du jour oude la nuit, il y a toujours quelqu’un qui bosse. On vient ici par plaisir ».

Qu’on se le dise, Niel ne dédaigne pas la castagne. Face à Eric Zemmour qui, sur On n’est pas couchés l’accusera d’user d’une idéologie 68-arde pour pratiquer une forme de capitalisme d’une dureté sans précédent, il invoquera simplement les vertus de la ‘méritocratie’. Et comme il sait répondre de manière courtoise, son style a souvent de quoi désarçonner l’adversaire.

Pourtant, dans la douce France, les gens en place ne sont pas tendres envers les frondeurs. Bernard Tapie, le businessman qui a voulu se mêler de politique l’a payé cher, et Coluche n’a pas été épargné davantage.

Quelques semaines seulement après avoir lancé la Freebox, une lettre anonyme parvient à la police. Niel est accusé de blanchiment d’argent et aussi d’exploiter les filles de ses sex-shops en leur faisant jouer un rôle de call girls.

Le 27 mai 2004 est une journée noire. Au sortir d’une longue enquête judiciaireans, Xavier Niel est interpelé, puis placé en détention provisoire au motif que, dans l’un des sex-shops qu’il gère, des filles se prostitueraient. Il écope de deux ans avec sursis et d’une amende de 250 000 € pour détournement de fonds.

Pourtant, là aussi, le rebelle opte pour une approche à laquelle les grands patrons ne nous ont point accoutumé. Durant son procès, Niel joue franc jeu et fait son mea culpa, invoquant l’ivresse de l’argent facile et aussi de la transgression. Commentaire de Jean-René Vidaud, un autre pionnier de l’ère Minitel : « Cet épisode a constitué une blessure terrible. Mais il est sorti renforcé de l’épreuve. »

Qu’on se le dise : Niel a été touché, mais il s’est relevé. Un sentiment que n’aurait pas renié Edmond Dantes, futur comte de Monte Cristo, s’est insinué en lui. Ils vont voir ce qu’ils vont voir.

Comment révolutionner la téléphonie mobile

Dès l’année 2006 que Niel se penche sur la téléphonie mobile, en vue de pouvoir présenter une offre alternative. Avec là encore, une ambition : créer un choc terminal. Le modèle est donné par Steve Jobs qui, en janvier 2007, lors de l’annonce de l’iPhone a changé du jour au lendemain la destinée du téléphone mobile. Au passage, Jobs le hâbleur a dévoilé des recettes qui ne demandent qu’à être appliqués. Or, l’animal Niel dispose d’un atout que l’on attribuerait ordinairement aux asiatiques : il sait prendre son temps...

Cinq années plus tard, c’est au cours d’une conférence de presse mémorable, ‘à la Steve Jobs’, que Niel lance, de manière fort agressive, l’offre de téléphonie mobile de Free. En ce 10 janvier 2012, il entonne un couplet à la Danton, taillant dans le vif là où cela fait mal. Niel entend dénoncer la collusion qui existerait entre France Telecom, SFR et Bouygues… Un oligopole qui, rappelle-t-il a été sanctionné par l’Autorité de la Concurrence en 2005. Et qui a cherché « à éliminer du marché les opérateurs ne disposant pas d’une licence mobile et a lutté simultanément avec toute l’énergie possible contre l’attribution d’une 4ème licence. » De fait, Niel revient de loin. Après l’appel à candidatures lancé en 2009, Free a dû affronter un scepticisme général. Patiemment, il a obtenu gain de cause.

Particulièrement en verve en ce jour, Niel compare le le forfait à 10 euros mis en place par les trois grands de la téléphonie mobile en accord avec le gouvernement au RSA : traduisez ‘Racket Super Arnaque’. Les formules tombent alors :

« Ras le bol de vous faire arnaquer avec les prix les plus élevés d’Europe ? »

« Jusqu’à présent vous avez pris pour des vaches à lait ».

Survient alors l’exutoire : Niel annonce un abonnement de base d’une heure à 2 euros par mois, un prix 5 fois inférieur à celui de ses concurrents. Et de clamer :

« On fait de la marge à 2 euros ! »’

L’annonce de Free Mobile porte très vite ses fruits. L’offre fait l’objet de 1,8 millions de connexions dès la 1ère minute. En un mois, elle a déjà conquis un million de clients. On peut imaginer quelles ont été les nuits blanches chez ses concurrents, forcé de réagir dans la précipitation, mais aussi le sentiment de revanche chez Niel.

Certes les critiques, vont pleuvoir, mais Niel se montre constamment prêt à contre-attaquer. Qu’on n’aille pas lui chercher noise impunément. Il cite volontiers une étude de l’Insee qui montre que l’arrivée de ce 4ème opérateur mobile a engendré une chute de l’inflation de 0,2 points sur 2012. Il rappelle aussi que que Iliad a investi plus de 50% de son chiffre d’affaires en 2011 là où pour Bouygues ou SFR, le ratio était de 12 à 20%.

Et dans une tribune publiée dans Les Echos, il manie le fleuret avec prestance, faisant ressortir quelques faits troublants :

« Les forfaits illimités des trois opérateurs historiques étaient de 180 euros par mois en 2008, puis autour de 80 euros quand l’appel d’offres a été ouvert, et miraculeusement de 24,90 euros avant le lancement commercial de Free Mobile. Quels gains de productivités en quelques mois ! »

S’il le faut, Niel peut prendre des accents dignes d’un Roosevelt annonçant le New Deal au sortir de la crise de 1929 :

« Le consommateur voit l’usage de son téléphone libéré grâce aux forfaits illimités enfin accessibles. Une nation qui peut communiquer sans entraves se développera toujours plus vite qu’une nation inquiète de sa facture mobile. »

Pourtant, Gavroche n’est jamais très loin…

« Gardons à l’esprit que, même avec Free Mobile, les trois opérateurs historiques vont demeurer très prospères. Leurs maisons mères viennent de faire voter par leurs assemblées générales respectives le versement de 5,5 milliards d’euros de dividendes, » clame Niel.

Il fait également remarquer que lui, n’abuse aucunement de son pouvoir. Lors du lancement de Free Mobile, tous ses concurrents ont pu s’exprimer dans Le Monde, un journal dont il est devenu co-propriétaire. Le Monde a même publié une tribune cinglante de Thierry Breton, ancien président de France Telecom contre Free. En revanche : « notre concurrent Bouygues Telecom appartient au groupe Bouygues qui détient TF1. Le jour de la sortie des offres de Free Mobile, TF1 n’en pas parlé dans son JT alors que cela faisait les gros titres de la presse et des autres chaînes. C’est un sujet de moquerie qui a été relevé par le Petit Journal de Canal+ »

Quelques mois plus tard, il confie ceci au Point : « Nous sommes attachés à la marge juste. Notre but n’est pas comme nos concurrents de dégager des dividendes disproportionnés. S’ils arrivent à vous faire pleurer, c’est qu’ils ont bien coupé les oignons. »

Niel précise au passage que l’opérateur traditionnel n’a pas vraiment perdu au change :

« Nous sommes un des principaux clients d’Orange qui est le concurrent qui souffre le moins. Est-ce dû au contrat d’itinérance qui nous lie ? Au début, il devait leur apporter 1 milliard d’euros puis 1,5 milliards et maintenant, j’entends parler de 2 milliards. Ce n’est pas si mal, non ? »

Une frénésie d'achats...

S’il est une facette de Niel qui tranche avec le parcours de la plupart des patrons, c’est la propension à investir sans réserve ses deniers, avec un souci affiché d’œuvrer ici ou là pour le bien public.

Fortune faite, le nouveau milliardaire semble avoir été pris d’une frénésie d’achats. En 2010, il s’est offert une participation dans le quotidien Le Monde, en association avec Pierre Berger et Matthieu Pigasse.

« Nous avons estimé que Le Monde était un bien commun. »

En apprenant qu’il manquait 15 millions d’euros pour moderniser l’imprimerie, il a tout de même eu ce commentaire badin :

« C’est la variation boursière de ma fortune en une semaine ».

Voilà qui plaçait les choses sous un autre angle.

« Nous avons sauvé le Monde » clamera-t-il trois ans plus tard à un reporter du Financial Times pas peu surpris par son allure rebelle.

Niel a également pris 15% du site de streaming musical Deezer.

Au chapitre des emplettes figurent également une collection d’art contemporain dont les pièces maîtresses sont accrochées au mur de son hôtel particulier à la Villa Montmorency dans le 16ème à Paris.Parmi les curiosités figure un abri anti-atomique dans le sud de Paris début 2012, d’une surface de 2 000 mètres carrés. Et aussi, une partie du répertoire de Claude François. Niel est également actionnaire dans la Société des Amis de Médiapart, pour lequel il fait remarquer que « ils ne sont pas toujours tendres à mon sujet », allant jusqu’à évoquer une « enquête assassine », qui a tout de même reconnu qu’au niveau de la presse, il n’était jamais intervenu.

Investissements altruistes

Là n’est pas tout, car Niel a l’investissement altruiste et ne se gêne pas de le faire savoir. Il a ainsi racheté la Halle Freyssinet à Paris pour la convertir cet espace de 25 000 mètres carrés en havre d’hébergement d’un millier de start-ups – et investi 150 millions d’euros dans l’affaire. Chaque start-up acquitterait d’un loyer raisonnable.

Niel gère également un fond d’amorçage, Kima Ventures, dont la gestion a été confiée à Jérémie Berrebi, l’une des stars du Net de la fin des années 90 en France. Chaque semaine, il investit ainsi dans deux nouvelles start-ups.

« C’est plus rentable que jouer à la loterie et beaucoup plus amusant. »

A la mi 2013, Niel estimait déjà avoir aidé « 800 à 900 entreprises dans le monde » à raison de 100 000 euros en moyenne.

De toutes ses actions de gloire, la plus grande demeure sans doute 42, une école d’Informatique ouverte gratuitement à tous – sur concours – sur la base du simple mérite.

Un soir, Niel discutait avec des amis, dont un ancien hacker, Nicolas Sadirac, alors directeur d’Epitech, une école d’informatique parmi plus réputées. Ils ont alors opéré un même constat :

« Le système scolaire élimine des gens talentueux et les entreprises ont du mal à recruter de bons informaticiens… »

Dans le même temps, plus de 200 000 jeunes abandonnent l’école chaque année. Un gâchis monumental ont convenu les deux amis.

La solution a été d’ouvrir 42, une école qui propose 3 ans d’étude gratuite. Pour financer l’école durant au moins dix ans, Niel a investi 70 millions de d’euros de ses deniers propres. Pourquoi 42 ? Encore un clin d’œil : parce que, dans un de ses romans fétiches, le Guide du routard galactique, de Douglas Adams – un roman ouvertement déjanté – il est dit que ‘la réponse à la question ultime de la vie, de l’univers et de tout est 42’. Sur 70 000 candidatures, sept cent ont initialement été retenues.

42 a démarré en septembre 2013 avec un millier d’étudiants. Il y aurait là de quoi couvrir 15% de la demande sur ce secteur.

« Avec l’école 42, nous voulons identifier, dans les milieux les plus défavorisés, des gens qui ont une bonne base et la volonté de s’en sortir et on va tenter d’en faire des génies équivalents à ceux que l’on peut trouver aux Etats-Unis.

Et qu’importe si ce diplôme n’est pas reconnu par les instances officielles. Niel ne manque pas cette occasion de lancer un nouveau coup de pied dans la fourmilière car, à n’en point douter, ceux qui seront sortis de ce cursus seront avidement guettés par les chasseurs de tête de tous crins.

'Le succès ne m'a pas changé'

Il en est ainsi : Niel assume une forme de patronat new look qu’il veut en phase avec l’époque : responsable et solidaire. Avec une volonté d’aider son pays à sortir de la crise. Il se démarque notamment de ceux qui prennent la poudre d’escampette. Rappelons les faits. Au sortir de l’élection de François Hollande et de l’effet désastreux de l’annonce d’une taxation à 75 % des revenus au delà d’un certain seuil, nombreux ont été les entrepreneurs sur le départ, pressés de déserter une contrée où le régime semblait mal aimer ses créateurs d’emploi. S’il rejoint le chœur de ceux qui ont dénoncé le caractère démagogique de cette initiative, Niel ne souhaite pas se désolidariser de son pays.

« Je me sens bien en France » dit-il, et affirme sans ambages que, puisqu’il n’a aucunement envie d’aller vivre ailleurs, autant bonifier ce qui peut l’être. Niel affirme d’ailleurs que le succès ne l’a pas changé. Il continue chaque semaine à descendre dans les catacombes de Paris avec une bande d’amis qui n’a pas changé depuis ses débuts – même s’il dit compter ses vrais amis sur les doigts de la main.

Tel est Niel… Il est rejoint dans son approche par quelques autres fortunes du Net tels Simoncini ou Granjon. Quant à savoir si cette attitude peut faire école, il est difficile de le dire tant le conservatisme semble naturellement reprendre ses droits dans une France où de nombreuses institutions servent aux proches du pouvoir à placer tranquillement leurs amis d’enfance et compagnons d’université. Une chose est sûre : s’il y a un coup d’éclat à mener, il le fera.

Où frappera Niel à présent ? Dans les panneaux solaires ? Dans la voiture électrique sans pilote ? Dans un système de taxi à la Uber en version low cost ? Toutes les options sont envisageables et ce fameux sourire limite agaçant n’est pas prêt de déserter ce visage de surdoué sûr de son fait.



[1] Ecole Française d’Electronique et d’Informatique


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